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Couleur de peau : miel

Couleur de peau : miel volume 1Au fil de mes passages en librairie ces dernières années, j'ai souvent eu l'occasion de tester Couleur de peau : miel de Jung. Sans jamais le faire, sans trop savoir pourquoi. C'est grâce au Festival d'Animation d'Annecy - qui décidément aide ma curiosité à se bouger un peu - que je me laisse tenter quand j'apprend la sélection du long métrage adapté de la BD pour l'édition 2012 (sortie du film au cinéma : le 6 juin en France, le 13 juin en Belgique me semble-t-il). 

Ces deux premiers tomes sortis en 2007 et 2008 - un troisième est annoncé, peut-être courant 2012, une fois le film lancé ? - nous plongent dans la vie de l'auteur, Jun Jung-sik. Ce n'est au départ qu'un gamin de 5 ans trouvé en 1970 errant dans les rues de Séoul par un policier qui l'amène alors dans un orphelinat. Un endroit qui lui permet d'avoir un toit au-dessus de sa tête et le ventre plein, sans oublier tous les autres enfants abandonnés qui l'entourent et lui permettent de retrouver un semblant de vie. Quelques mois plus tard, il est adopté par un couple belge et part dans son nouveau pays, au sein d'une nouvelle famille, avec un frère et trois sœurs qui l’intégreront rapidement. Mais il reste un adopté, un déraciné, un abandonné qui doit trouver sa place par lui-même...

C'est d'abord avec beaucoup d'humour mais également une pointe d'émotion que l'auteur dépeint ses quelques mois de souvenirs à l'orphelinat, passant sous silence les cinq premières années de sa vie comme si elles avaient préféré s'effacer de sa mémoire pour ne pas le déstabiliser encore plus. La Corée de 1970 ne s'est toujours pas remise de la guerre des années 50, de sa coupure en deux, et les femmes y ont vu leurs droits totalement niés au profit d'un pouvoir patriarcal dur, poussant à l'abandon d'enfants, que ce soit par pauvreté ou pression sociale. Jung ne sait rien de sa mère biologique et ce manque le hante bien au delà des kilomètres qui vont vite le séparer de sa terre d'origine.

Il rejette alors cette culture, cette langue, ce passé qui l'a abandonné, l'obligeant à se trouver un nouveau foyer dans lequel il lutte pour s'installer et se construire. Il éprouve alors une fascination pour le Japon, lui permettant de se rapprocher de la culture asiatique sans pour autant se rattacher à son origine qu'il renie. Autant ses nouveaux frère et sœurs vont rapidement en faire un nouveau membre de la famille, sans aucune distinction, autant ses parents, issus eux-mêmes d'un mode d'éducation rude et autoritaire, d'où la violence physique n'est pas absente bien que mal vécue, ne vont jamais vraiment savoir lui montrer leur intérêt ou leur amour, fragilisant d'autant plus un gamin avide de chaleur humaine.
Sa mère notamment souffle plus souvent le froid que le chaud, ne parvenant jamais à trouver un équilibre dans ses rapports avec ses "nouveaux" enfants - Jung va avoir une petite sœur coréenne adoptée quelques années plus tard - ayant parfois des mots et des attitudes très durs, glaçants et même choquants. Pour autant, même s'il expose ça très crûment, jamais l'auteur ne semble vraiment lui en vouloir, du moins avec son regard actuel d'adulte plus posé, lui-même parent, conscient des faiblesses humaines là où un enfant prendra tout directement dans la tête sans pouvoir comprendre.

Heureusement donc, il reste cet humour, parfois un peu noir et désabusé, sorte de protection pour éviter la douleur d'un début de vie difficile, cette auto-dérision qui ne quitte pas les traits et les mots de Jung, regardant avec recul mais également beaucoup de sincérité et de sensibilité le gamin qu'il a été. Sans complaisance, il nous confie tout, ses désirs, ses rêves, ses doutes, ses peurs, ses hontes, ses états d'âme d'enfant puis d'adolescent ne parvenant jamais vraiment à accepter sa différence dans un monde occidental, lui le bridé, le bol de riz, le chinetoque qui change de trottoir quand il croise un compatriote, refusant ce reflet de lui-même qu'il renie. Mais au delà de ses propres difficultés d'existence, il montre également une réalité peu connue, celle de ces 200 000 coréens adoptés de par le monde, pour le meilleur comme pour le pire. Ils ont eu droit à une seconde chance après un démarrage difficile, mais à quel prix, parfois...
On nous parle souvent de ces couples qui adoptent, de leurs difficultés, de leurs espoirs mais on a bien plus rarement le point de vue sans détour de l'adopté, celui qui vit une deuxième naissance mais qui va devoir porter ça toute sa vie. Le processus d'adoption ne s'arrête pas quand il descend de l'avion et découvre sa nouvelle maison, tout ne fait alors que commencer. Jung nous permet d'en avoir un aperçu saisissant, troublant et bouleversant.
Chaque page apporte son lot d'anecdotes tour à tour drôles et touchantes. On passe du rire à la tendresse face aux jeux d'enfants pas toujours complètement innocents, et évidemment l'émotion face à des vies qui se cherchent et tentent de trouver un équilibre en rejetant et en courant après l'acceptation de l'autre, après ce simple contact de pure chaleur humaine qui guérit tout.

Couleur de peau : miel affiche du filmLe trait de Jung est magnifique d'élégance et de sensibilité, parvenant à apporter détails et précisions sans alourdir la moindre case, proposant un récit particulièrement fluide et accrocheur, qu'on dévore sans jamais s'arrêter. On suit ce gamin qui grandit au fil de ses questions, de sa révolte d'ado vécue plus intensément alors que pour ses frère et sœurs, de sa découverte de la sexualité racontée sans fard ni métaphore à deux balles, de sa recherche de racines qu'il a longtemps préféré ignorer plutôt que de faire face à la douleur de l'abandon. Mais jamais la lecture n'est lourde ou désagréable, avec toujours au travers des mots de Jung un espoir, une lumière, la vie tout simplement.

J'attends pour ma part désormais avec impatience la sortie du tome 3 et risque bien de tenter la petite dédicace lors du Festival d'Annecy où Jung devrait être là pour présenter l'adaptation ciné réalisée avec Laurent Boileau (sortie nationale le 6 juin 2012 dans les salles françaises, le 13 juin en Belgique).


Couleur de peau : miel volume 1Volume 1
sorti en septembre 2007
Couleur de peau : miel volume 2Volume 2
sorti en juin 2008
Série sortie chez les éditions Quadrants
Volumes de 143 pages - noir et blanc - 17,00€
Site de Jung et site du film
Morgan

Auteur: Morgan

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