Les curiosités de Mangaverse

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Chroniques de Jérusalem

Ma rencontre BDphile avec le travail de Guy Delisle n'a heureusement pas attendu le Festival d'Angoulême 2012 pour se faire. Pour preuve, ce billet d'août 2003 sur deux de ses précédentes œuvres, Shenzhen et Pyongyang, qui faisaient à l'époque partie de mes découvertes enthousiastes de la production BD francophone, mon univers sur le sujet se limitant jusque-là à du Tintin ou du Thorgal (je remarque d'ailleurs ne pas avoir récupéré mon texte sur Pilules bleues de Frederik Peeters, ma première grosse claque).
Quelques jours avant que Chroniques de Jérusalem ne gagne le Fauve d'Or d'Angoulême 2012, je l'avais acheté, renouant définitivement avec mes plaisirs de curiosité BD que j'avais un peu dû délaisser il y a quelques années pour cause de finances réduites.

Chroniques de JérusalemChroniques de Jérusalem nous fait suivre l'auteur au cœur d'une ville qui apparaît régulièrement dans l'actu, rarement pour des raisons joyeuses. Il y a en effet séjourné un an avec sa compagne, travaillant à MSF, et leurs deux jeunes enfants. L'occasion pour lui, et pour nous sur plus de 330 pages, de plonger dans une culture et un monde à la fois familiers - par ce qu'on en entend dans les médias régulièrement - et totalement déroutants.
Au tout début du volume, l'auteur décrit une scène, dans l'avion qui le mène en Israël. Sa petite fille est énervée et il tente de la calmer. À côté de lui, un vieil homme la prend dans ses bras. Ils ne peuvent pas trop communiquer, ne parlant pas la même langue. Puis Delisle voit des chiffres tatoués sur le bras de l'homme : "La vache ! Ce type est un survivant des camps. On a vu tellement d'horreurs sur cette période de l'Histoire que mon imagination galope dans tous les sens." Cette scène résume mon ressenti sur les récits de voyage de Guy Delisle. La grande Histoire lue dans les livres, face aux petites histoires qui composent la réalité. Dans des pays plutôt chaotiques, souvent présents dans les médias pour des raisons politiques explosives, lui s'attache plutôt à raconter le quotidien des habitants, leur réalité, leurs expériences, leur ressenti face à des événements qui nous dépassent bien souvent, nous qui vivons loin de tout ça, ne devant bien souvent nous contenter de ce qu'on peut lire dans les journaux. Il tisse alors au travers de ses rencontres et de ses propres expériences la réalité concrète d'existences ne demandant pas spécialement à faire la Une des JT.

Ainsi, il s'installe avec toute sa petite famille à Jérusalem-Est et dès le début, le voilà confronté au casse-tête des reconnaissances internationales : est-il en Israël ? En Cisjordanie ? Où a-t-il le droit d'aller ? Doit-il se contenter des petites échoppes du coin ou tenter le supermarché de la colonie d'à côté ? Lui qui n'y connaît pas grand-chose en religion, le voilà plongé en plein cœur d'une région du monde où diverses communautés plus ou moins proches, plus ou moins ennemies les unes des autres, se frottent constamment, à la limite du point de fracture qui risque de tout faire basculer définitivement dans le chaos. Il se heurte aux dogmes, aux interdits, aux coutumes plus ou moins compréhensibles et complexes, certains se bornant et s'arc-boutant sur leurs certitudes, leurs préjugés sur un autre pourtant souvent bien proche. Lui observe, note, dessine tout en étant également acteur de certaines situations parfois tendues, crispantes mais surtout souvent cocasses.
Car au delà des haines, des peurs, des angoisses que connait ce coin du monde où tout semble plus intense et plus extrême, où tout risque à chaque instant de basculer sans qu'on puisse rien y faire, Guy Delisle parvient à faire rire, décrivant avec finesse et simplicité l'absurdité qui l'entoure - ses retours en avion en Israël après des festivals où il se retrouve interrogé pendant des heures sont aussi ironiques que consternants, ses plongées au cœurs des quartiers ultra-orthodoxes tournent au surréalisme, ses rencontres avec des jeunes créatifs offrent bien des surprises dues au choc culturel, et ses expériences face au mur de séparation sont autant des démonstrations d'absurdité que des occasions de contemplation -, tout en apportant une belle touche d'humanité au travers de portraits d'hommes et de femmes cherchant simplement à vivre, sans avoir à craindre constamment pour leur toit, leurs enfants, leur vie.

Il n'y a pas de jugement ou de bonne morale, à chacun de réagir selon son propre ressenti. L'auteur ne donne aucune leçon, ne propose aucune solution, décrivant simplement une réalité personnellement vécue, avec une intention d'objectivité mais évidemment également une part de subjectivité, quand l'injustice et l'incohérence de quelques-uns gâchent la vie de tant d'autres. Il s'interroge, gratte où ça fait mal, décrit l'humain dans ce qu'il est, en bien comme en mal, au delà des questions de religions ou de langues qui sont autant de prétextes pour laisser parler une nature quelque peu susceptible.
On finit alors les 330 pages avec un autre regard, plus ouvert, plus curieux, plus humain, moins bloqué par de plates certitudes toutes faites qui s'effondrent face à la complexité de la situation de cette région du monde où la moindre étincelle semble prête à tout faire s'enflammer si l'homme se laisse envahir par l'adrénaline du combat au détriment du respect de la vie.

Il est souvent tentant de vouloir simplifier les conflits et les tensions d'un tel endroit pour le rendre plus accessible, avec le risque de tomber dans le manichéisme primaire avec les gentils et les méchants gentiment distingués avec des points sur une carte. Pas de ça ici, juste beaucoup d'humain, de chaleur, d'humour, d'émotion, d'humilité, de simplicité sincère jamais simpliste et réductrice, jamais pompeuse ni verbeuse.
Une œuvre à lire pour se poser des questions et ne pas se laisser aveuglément guider par des préjugés sans fin qui n'apportent que le chaos. Une œuvre accessible, sans fioriture, sans prétention, juste le regard d'un homme face au monde qui l'entoure, dans toute sa complexité qu'on ne doit pas nier sous peine d'en perdre l'essence-même.

Pour la peine, j'ai cherché et réussi à trouver Chroniques birmanes, son précédent volume déjà sorti chez Delcourt. Un nouveau voyage...

Chroniques de Jérusalem
Par Guy Delisle
Chez Delcourt - 165x230 mm - 25,50€
La page de l'éditeur, avec des planches à découvrir : Delcourt
Le site de l'auteur : Guy Delisle
Morgan

Auteur: Morgan

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Commentaires (1)

Herbv Herbv ·  06 mars 2012, 19:34

J'ai aussi découvert Guy Delisle par Shenzhen et Pyongyang il y a quelques années, grâce à Mangaverse, je pense.

Belle chronique qui résume bien mon ressenti à la lecture de Chroniques de Jérusalem. Pour ma part, je suis très content que le titre ait eu le Fauve du meilleur album, j'estime qu'il le mérite largement.

aucune annexe



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