Les curiosités de Mangaverse

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Le bleu est une couleur chaude

Dans un moment de désœuvrement télévisuel, je zappe sur Public Sénat et tombe devant l’émission Un monde de bulles consacrée à l’homosexualité dans la BD. Et plus précisément sur l’interview de Julie Maroh, auteure de l’album Le bleu est une couleur chaude, sorti en avril dernier chez Glénat. Voilà qui aiguise ma curiosité et quelques jours et un petit tour en librairie plus tard, je m’installe tranquillement sur mon canapé pour suivre les aventures amoureuses de la jeune Clémentine.

Le bleu est une couleur chaudeElle vient d’avoir 15 ans et tandis que ses copines la poussent à sortir avec le beau Thomas, auréolé de son statut de Terminale, l'adolescente croise dans la rue un regard, celui d’Emma, une fille aux cheveux bleus qui traverse nonchalamment la grande place de Lille. Un regard qui va commencer à la hanter dans ses rêves, lui faisant connaître des fantasmes qu’elle n’aurait jamais imaginés avoir. Montent alors en elle des désirs aussi interdits et étouffants que grisants et excitants. Des désirs qui sonnent juste, la touchent en plein cœur et la perturbent profondément même si Clémentine se refuse à les considérer comme tels, fuyant dans les bras pleins de sécurité et de normalité de Thomas. Mais se battre contre sa nature profonde est un combat perdu d’avance pour peu qu’on ait vraiment envie d’être soi…

L’homosexualité féminine est un sujet assez rarement représenté dans la BD, sans doute car les dessinatrices étaient jusqu’à il y a peu assez rares dans le milieu, plutôt réservé à la gente masculine, cible certes potentiellement intéressée par des galipettes entre gazelles blondes à forte poitrine mais à condition que les mâles gardent le beau rôle de maîtres de la relation. Ce qui n’est clairement pas le chemin emprunté par l’album de Julie Maroh, s’attachant à nous faire suivre les pas d’une ado ordinaire découvrant que l’amour sait s’affranchir des œillères devant les yeux, des dogmes et des « normes », ces dernières n’étant que de simples règles sociales érigées par une majorité aveugle au mépris de minorités qui ne demandent qu’à exister tranquillement, sans forcément porter en elles la graine d’une future apocalypse destructrice des valeurs morales.
Il suffit alors d’un simple regard pour que la vie de la jeune fille soit bouleversée à jamais, pour le meilleur comme pour le pire. Le pire, c’est-à-dire des milliers de questions qui se heurtent dans sa tête pendant des mois, la honte qui s’infiltre par tous les pores de sa peau jusqu’à la nausée, le rejet des bien-pensants jugeant l’amour encore plus durement que tous les crimes de guerre, la peur, simplement la peur de ne pas réussir à supporter tout ça pour juste vivre au grand jour. Mais évidemment aussi le meilleur, le cœur qui bat la chamade à sa simple vue, les frissons qui courent sur la peau quand les mains se frôlent, le souffle qui se coupe quand ses lèvres approchent, le simple bonheur d’être dans ses bras, avec la sensation d’être au bon endroit, vivante, simplement complète.

Le propos de Julie Maroh n’a rien de moralisateur, juste une ode à l’amour dans toute sa diversité, ses hauts et ses bas, ses engueulades et ses réconciliations, ses combats et ses victoires. Rien de déprimant non plus même si Clémentine et Emma ont bien des obstacles à franchir pour simplement être ensemble et que la finalité de leur histoire n’a rien d’un gros happy end. Pour autant, il n’y a pas non plus de victimisation de l’homosexualité – grand classique de certains romans, films ou séries TV où l’homosexuel est soit le pervers psychopathe qui flingue tout le monde parce que c’est un grand instable immature dans sa tête soit la malheureuse victime incapable de connaître le bonheur puisque pas dans la norme et ne pouvant donc finir que tragiquement – de par le cheminement de la relation mise en scène par Julie Maroh et ces mots pleins d’amour et de tendresse douce-amère qui débutent et terminent la BD.
La narration déborde d’énergie, de vivacité, au gré du journal intime de Clémentine. L’auteure préfère d’ailleurs souvent jouer avec sa mise en scène plus qu’avec les mots, laissant plusieurs pages se succéder sans aucun dialogue, le récit n’ayant besoin de rien d’autre que de l’enchaînement des images pour exprimer avec force et intensité le bouleversement intérieur de Clémentine et les émotions qui se bousculent en elle.

Le choix des couleurs, le bleu bien sûr, la couleur de l'être aimé, qui ressort par touche au milieu d’un quotidien ordinaire un peu terne, mais aussi les dégradés d’ocre, de brun, de gris qui forment le cadre du récit de souvenirs de Clémentine et toutes les autres teintes qui s’ajoutent quand on revient au présent, apporte quelque chose de particulièrement marquant à l’histoire, nous projetant dans la vie de la jeune fille au fil des mois et des années de son cheminement personnel, avec beaucoup de subtilité. Le trait est délicat, élégant, très expressif, avec ces regards si importants, si entêtants. Il se dégage également beaucoup de sensualité dans les scènes d’amour sachant habilement retranscrire le désir brûlant sans jamais sombrer dans le vulgaire ou le simple étalage de bidoche voyeuriste.

Les 160 pages se dévorent alors de bout en bout, avec le cœur qui bat au fil des rencontres, des déchirures, des peurs, des doutes, des retrouvailles, des déclarations, donnant alors une lecture bouleversante, poignante, pleine de délicatesse, de sincérité et d’énergie, loin de tout cliché, pouvant évidemment parler à tous, aussi bien homo qu’hétéro. Avec l’espoir que ces quelques pages puissent faire évoluer quelques mentalités, briser quelques préjugés. Car envers et contre tout, au-delà de l’homophobie qui reste encore aujourd’hui vivace dans notre société comme une mauvaise herbe qui repousse toujours, au-delà de l’hétérocentrisme qui ne voit pas plus loin que le bout de sa prétendue normalité, au-delà de la haine que certains se permettent de cracher en se parant des atours de protecteurs de leur sacro-saint mode de vie parfait et unique, c’est « l’amour qui peut sauver ce monde », comme le dit Emma, et la vie qui gagne de toute façon…

Sur l’objet lui-même, si je ne suis pas fan du grand format, habituée que je suis au manga, je dois reconnaître qu’il permet une lecture aisée et aérée des pages, de bien profiter des dessins et que le prix est on ne peut plus raisonnable pour un album couleurs en papier glacé de 160 pages. J’ai d’ailleurs cru comprendre qu’il avait déjà été réédité après seulement un mois de ventes, ce qui n’est pas rien…


Le bleu est une couleur chaude
Par Julie Maroh
Chez Glénat - 225x320 mm - 14,99€
Le site de l'auteur : http://www.juliemaroh.com
Morgan

Auteur: Morgan

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Commentaires (7)

Key Key ·  01 août 2010, 11:40

Mais c'est vachement bien un Monde de Bulles :)

shun shun ·  01 août 2010, 22:08

de ce que j'ai trouvé : début Mai, le nombre de BD vendues était de 5100 pour 5500 imprimées, et il y aura une réimpression de 2000 exemplaires en Juin

ce dernier pourrait bien m'intéresser, même si le sujet "féminin" me rebute un peu, j'ai après tout beaucoup apprécié "entre les draps"

du côté bd gay, j'ai beaucoup apprécié "Dans la peau d'un jeune homo", Hachette "La fouine illustrée", 2007.

Morgan Morgan ·  02 août 2010, 07:59

Ce sont les chiffres que j'avais vus également.
Pour la BD même, si le propos est évidemment plutôt féminin, les mecs ne sont pas totalement absents non plus, notamment au travers d'un personnage...

Shermane Shermane ·  07 août 2010, 12:58

Merci pour ce billet qui éclaire beaucoup sur cette BD. Je trépignais d'impatience avant la sortie et finalement, j'ai acheté le superbe Muchacho dont parle aussi Monde de Bulles.
J'avais surtout peur du côté "coup de foudre au premier regard" malgré les questionnements, les refoulements et autres -ments. Heureusement que tous les clichés semblent évités. (Comment sont les hommes ?)
Ton billet m'a convaincue de relaisser une chance au Bleu est une couleur chaude, en espérant trouver ce qu'il faut d'émotion et de sincérité.
D'autant plus que le blog de Julie Maroh est vraiment, vraiment bien.

Comme Shun, Dans la peau d'un jeune homo est une lecture que je recommanderais. Juste ce qu'il faut d'humour et d'instruction. La BD de Maroh a l'air moins "pédagogique" ceci dit :)

Morgan Morgan ·  08 août 2010, 09:48

Disons que je ne vois pas trop ça comme un "coup de foudre au premier regard". Le regard en question est surtout un révélateur, qui lui donne des réponses à des questions qu'elle ne s'était pas encore vraiment posées mais qui allaient finir par lui tomber sur le coin de la tronche un jour ou l'autre. C'est d'abord un regard qui la révèle à elle-même avant qu'il soit question de "l'autre". Enfin, c'est comme ça que je l'ai ressenti, en tout cas. Mais c'est vrai que c'est très personnel comme ressenti donc... :)
Quant au côté pédagogique, c'est une histoire d'amour avant tout, certes entre deux filles avec les difficultés que ça peut apporter par rapport au regard de soi et des autres mais c'est l'amour qui prime, avec ses hauts et ses bas comme pour tout couple.

shun shun ·  26 août 2010, 18:15

ça y'est je l'ai lu. j'ai été étonné par l'introduction, souvent on met ça pour la fin pour donner le choc. quoique finalement la fin est pas mal dans son genre.

belle histoire, touchante, prenante, beau dessins, belle mise en couleurs ( si on peut dire ), c'est juste peut être un peu trop gnan gnan dans le sens ou c'est une relation presque irréaliste, x années, première amour + destin. m'enfin c'est une excellente bd qui a réussi a m'émouvoir et rien que pour ça je la garde.

pour le premier regard je suis de ton avis morgan, pour moi aussi c'est plutôt le côté surprise, que coup de foudre, il en découle justement tout le reste de l'histoire.

Herbv Herbv ·  15 mars 2011, 20:21

Il a fallu que le festival d'Angoulême prime le titre, ce qui lui a permis de revenir sur les linéaires pour que je pense à l'acheter. En effet, j'avais un peu oublié de le prendre après ta chronique. Je dois dire que j'ai beaucoup aimé cette lecture malgré la narration qui révèle immédiatement comment va se finir l'histoire. Je n'apprécie pas trop quand le récit n'est qu'une longue analepse. Ce petit reproche fait, je dois dire que pour le reste, c'est du tout bon. Mention spéciale pour la mise en couleur qui est vraiment réussie, tout comme les personnages, même si j'ai l'impression que certains hétéros de l'histoire sont un peu stéréotypés. Bah, ils le méritent bien, chacun son tour ! :)

À part ça, je conseille aussi "Dans la peau d'un jeune homo" mais pas "Bienvenue dans le Marais" d'Hugues Barthes.

aucune annexe



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