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Les carnets de voyage de Guy Delisle

A l'occasion de la sortie, il y a peu, de Pyongyang, je me suis décidée à m'intéresser quelque peu aux deux BD autobiographiques de Guy Delisle.
Guy Delisle est canadien (né en 1966 à Québec), il a travaillé dans diverses sociétés d'animation, commençant comme beaucoup d'autres animateurs comme intervalliste. Puis il est entré au studio Folimage de Valence, travaillant sur diverses séries TV, a épaulé Michaël Dudok de Wit sur Le Moine et le Poisson (César du meilleur film d'animation en 1996, nominé aux Oscar) après avoir réalisé lui-même un petit film minimaliste de quelques minutes. Puis, dans le cadre de son travail dans différents studios, le voilà en charge de diriger l'animation, sous-traitée systématiquement maintenant dans les pays asiatiques.

En 1997, après deux séjours en Chine à Shangaï qui s'étaient plutôt bien passés, le voilà à Shenzhen pour trois mois afin de superviser la sous-traitance de la série TV Papyrus. C'est de là que va naître "Shenzhen", BD autobiographique en noir et blanc, sortie en 2000 chez L'Association et nominée à Angoulême pour l'Alph'art coup de coeur 2001...
Durant 150 pages, Guy Delisle va nous faire partager, par des tranches de vie quotidienne, son univers assez gris et morne dans cette ville située en banlieue de Hong-Kong. Ville dont la seule occupation possible des habitants semble être le shopping dans les magasins de marque (par contre, c'est beaucoup plus difficile de trouver des objets simples de la vie courante). Ville d'affaires où les gens ne s'arrêtent que quelques jours pour signer leur contrat avant de repartir vers des horizons plus lumineux. Ville qui ne cesse de grandir, miroir aux alouettes pour de nombreux chinois qui rêvent de s'y installer, se rapprocher de Hong-Kong et peut-être quitter la Chine pour l'Occident.
Mais voilà, Delisle est coincé pour 3 mois dans une ville dont il ne parle pas la langue, où trouver un anglophone tient du miracle, où les occupations sont inexistantes, où le dentiste est à éviter autant que possible. Il va découvrir la magie du langage par les mains, unique moyen pour trouver de quoi manger dans un restaurant, quitte à manger tous les jours la même chose pour éviter les mauvaises surprises... Mais ce langage restreint ne peut lui permettre d'entrer dans de grandes conversations avec son entourage chinois. Il va pourtant tenter de décoder une autre culture, une autre manière d'aborder les relations sociales, même si sa vie solitaire à Shenzhen ne lui fera en soi pas découvrir grand-chose, vu le gros souci de communication qu'il rencontre (ne faisant par exemple réellement connaissance avec sa traductrice que la veille de son départ...). Mieux vaut pour cela aller à Canton visiter un nouveau studio créé par les anciens animateurs de talent qui ont quitté Shenzhen. Oui, car c'est aussi un des soucis du voyage, Delisle ne va pas vraiment superviser une équipe d'animateurs, il va plutôt passer 3 mois à tenter de sauver ce qu'il peut: héroïne qui louche, aucune équipe pour s'occuper du lay-out, travail bâclé, animateurs qui ne comprennent pas comment animer... Delisle aime clairement le métier d'animateur mais semble quelque peu blasé par ce qu'il voit à Shenzhen.
Mais c'est aussi là qu'il va prendre la pleine de mesure de sa liberté en tant qu'homme occidental. Là où lui peut facilement depuis chez lui aller où il veut, un chinois devra passer nombre d'obstacles administratifs, obtenir nombre d'autorisations ou de visas pour partir. Sujet effleuré tout au long de la BD mais qui en dit long...
Ça nous donne un album humain, jamais méchant ni hautain, mi-tendre mi-blasé, parfois désabusé. Mais l'humour et l'observation juste et affûtée des situations de la vie courante comblent petit à petit la solitude et l'ennui dans lequel baigne l'auteur qui regarde passer les journées sans parfois réussir à adresser la parole à quiconque, ne trouvant à occuper ses moments d'oisiveté que dans une salle de gym.

Dans Pyongyang, second album des périples asiatiques de Delisle de 180 pages, changement de décor. Après la Chine, voici la Corée du Nord où Delisle va devoir travailler 2 mois. Pays fermé où peu d'étrangers peuvent entrer, d'où encore moins de coréens peuvent sortir, et encore, pour une durée limitée. Pays gouverné d'une poigne de fer par Kim Jong-Il, fils du Père de la Nation Kim Il-Sung, encore omniprésent des années après sa mort, comme l'attestent les nombreuses statues à son effigie devant lesquelles Delisle va forcément être amené à se prosterner, les badges que chaque nord-coréen se doit de porter, les omniprésentes photos des deux leaders sur les murs de chaque pièce de chaque appartement.
Delisle, après avoir dû suivre à la lettre les recommandations données avant son départ (ce qu'il pouvait emmener ou non), va devoir alors apprendre à ne rien faire sans avoir un guide à côté de lui, à vivre avec le minimum d'électricité (par exemple, la nuit, tout est éteint dehors hormis les bâtiment à la gloire du régime), à observer les habitants faire du "volontariat" forcé, les bâtiments grandioses dont la construction s'est interrompue faute d'argent, les employés payés à coup de sac de riz, avec cette impression bizarre d'être dans un épisode du "Prisonnier", constamment surveillé. Il va découvrir un pays aux multiples paradoxes entre l'apparence et la réalité: station de métro somptueuse, véritable musée de propagande du régime alors que le pays est celui qui reçoit le plus d'aide humanitaire au monde, infrastructures autoroutières entretenues pour se rendre aux bâtiments à la gloire du régime mais sans quasiment aucune voiture, infrastructures pour les étrangers, discothèques, casino, restaurants, interdites aux nord-coréens...
Tout est fait pour assurer la propagande du régime et asseoir chaque jour un peu plus le pouvoir du dirigeant, manipulant totalement les nord-coréens dont Delisle va longtemps se demander s'ils croient réellement tout ce qu'on leur raconte sur le monde extérieur ou si le risque de disparaître soudainement en cas de doute en motive plus d'un à fermer les yeux sur l'évidence.
Alors qu'en Chine, Delisle n'arrivait pas à communiquer à cause de la barrière de la langue, en Corée du Nord, ce sera plutôt à cause de la barrière de la propagande et du militarisme à outrance. Même si au détour d'une visite, il arrivera enfin à voir en face de lui non plus des pions du régime mais simplement des hommes. Ephémère vision...
Mais finalement, il rencontrera beaucoup d'occidentaux vu qu'ils sont tous rassemblés aux mêmes endroits et qu'ils subissent les mêmes visites aux monuments du régime. Il retrouve même d'autres animateurs, la Corée du Nord étant alors plus prisée que la Chine pour sous-traiter l'animation, même si ça signifie devoir parfois régulièrement réexpliquer jusqu'aux bases de l'animation pour tenter d'avancer...
Un album donc un peu moins centré sur le métier d'animateur en lui-même mais sur le pays dans lequel Delisle va évoluer, comme plongé dans la quatrième dimension, entouré d'une propagande omniprésente et écrasante tout en lisant, suprême ironie, "1984" de Georges Orwell... Quand on pense que ce qu'on lui montre, c'est uniquement la façade la plus reluisante qu'on réserve à l'occidental, on peine à imaginer tout ce qu'il y a caché derrière, tout ce que doit subir la population quotidiennement...
On découvre un regard mi-curieux, mi-halluciné mais toujours simple et sincère sur ces relations humaines qui semblent hors du temps, hors du monde et de la réalité que l'on connaît en Occident. Delisle ne cherche pas à moraliser ou à faire passer un message, mais juste à montrer ce qu'il voit, ce qu'il pense, ce qu'il déduit de ces rencontres parfois inattendues, jamais prévisibles, de ces expériences, sans faux-semblant ni camouflage de sa part, avec toujours une bonne petite dose d'humour qui évite de tomber dans un cynisme totalement décourageant.

Ces deux albums sont servis par un dessin simple mais juste, avec l'utilisation de beaucoup de nuances de gris et de noir, très bien mises en valeur par une excellente impression sur un papier assez rigide mais de qualité, ce qui permet de réellement apprécier l'ensemble.

Shenzhen (19€) et Pyongyang (23€), par Guy Delisle, chez l'Association
A noter une interview de Guy Delisle et une présentation de Shenzhen dans Animeland 72 de juin 2001.

Morgan

Auteur: Morgan

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