Homme sans talent (L') par Yoshiharu Tsuge - 1987
1 volume (édition terminée) - Ego comme X
1 volume (édition terminée) - Seirinkogeisha
Sens de lecture japonais - 150x210 mm - 25€
Pas de planning

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Pour finir, je suis devenu marchand de pierres. Après m'être essayé aux métiers de dessinateur BD, brocanteur, marchand d'appareils photos, je me suis dit qu'un commerce qui ne demandait aucun investissement financier était pour moi. J'ai aussi pensé à rouvrir le péage de la rivière Tama... Mais les temps sont durs pour une homme sans talent comme moi et l'argent vient vite à manquer. Ma femme ne comprend pas et ne cesse de me rabaisser. Et vous, me comprendrez-vous ? Oh, et puis qu'importe de toute façon...

L'homme sans talent est un manga de Yoshiharu Tsuge, auteur méconnu en France mais mangaka d'avant-garde reconnu au Japon. Il aura fallu négocier un an pour le convaincre d'accepter de voir sortir en France son oeuvre, permettant ainsi à Ego comme X de sortir sa première manga d'auteur (hors Boilet). La traduction et l'adaptation sont d'ailleurs assurées par Frédéric Boilet (qui s'était déjà chargé de l'adaptation de Quartier lointain de Jirô Taniguchi chez Casterman, sans parler de ses titres comme L'épinard de Yukiko ou Mariko Parade avec Kan Takahama, ou encore Tôkyô est mon jardin en collaboration avec Benoît Peeters et Jirô Taniguchi).

Dès les premières pages, on rencontre notre homme sans talent. Il est alors vendeur de cailloux. Dit comme ça, ça paraît vraiment un métier ridicule... Pas tant que ça quand on sait que certaines pierres s'estiment à plusieurs dizaines de milliers de yens. Mais il ne s'agit alors pas des pierres tout à fait ordinaires que notre homme ramasse dans le lit de la rivière Tama et que tout le monde peut donc trouver en se baissant... Voilà donc notre homme qui s'est lancé, après bien d'autres idées ayant déjà conduit à l'échec, dans la vente de cailloux qu'il a ramassés à dix pas de sa baraque. Un fond de commerce qui ne demande évidemment pas un rond (et qui n'en rapporte pas plus), aucun investissement. Un peu à l'image de notre bonhomme au premier abord: il ne s'investit réellement dans rien. Alors forcément, au début, on est agacé par ce personnage, on réagit comme sa femme, on aimerait lui coller deux baffes pour qu'il se bouge, qu'il agisse, qu'il se prenne en main...

Et puis à force de lire, de suivre sa vie, ses raisonnements, on finit par se demander si lui-même n'a pas déjà pris sa vie en main mais d'une manière totalement différente de celle qu'on nous montre d'habitude, bien loin de l'image clinquante du battant, du surhomme qui collectionne l'argent, le succès et les nanas... On avait voulu lui imposer notre propre rythme, qui ne nous est finalement pas si propre que ça puisqu'on ne fait, bien souvent, que suivre le mouvement, alors que finalement, c'est lui qui petit à petit nous invite à suivre son propre rythme et à découvrir son propre point de vue (pas forcément très reluisant, certes), sa propre manière de voir les choses. On en vient à s'impliquer dans notre lecture, le personnage nous fait réagir, nous fait réfléchir, comme ça, mine de rien, sur nous, nos limites, nos principes, le monde qui nous entoure, la manière dont la société tourne. Réflexion d'ailleurs approfondie lors des rencontres de notre homme avec d'autres "excentriques" en marge de la société. Et on finit par se poser des questions.
Quelle est la valeur des gens ?
Peut-on vraiment la quantifier comme on nous le fait croire aujourd'hui, sous le couvert mieilleux et fade du politiquement correct ?
Jusqu'où peut-on aller pour suivre ses convictions ?
Jusqu'où peut-on faire des concessions sans avoir l'impression de vendre son âme ?
Quel est la limite entre défendre ses convictions et se buter dans des idées qui semblent illusoires ?

En effet, notre homme ne veut faire aucune concession sur ses principes et ses idées. Mais cela nous amène à deux points de vue un peu contradictoires sur sa manière de vivre et d'appréhender sa condition.
Est-ce de la force de caractère qui l'anime ou de la lâcheté ? Force de caractère qui lui permet de se tenir à ses convictions quelqu'en soit le prix ou lâcheté qui l'empêche d'aller de l'avant et de se lancer dans quelque chose qui ne soit pas forcément voué à l'échec ? Joue-t-il le raté pour ne donner aucune illusion aux autres ni à lui-même, et donc ne rien risquer quitte à se faire traiter de larve, ou pour faire preuve d'une authentique excentricité non calculée, bien différente de celle qui pousse les autres à rentrer dans le rang quand ils croient s'en échapper ? Ne se servirait-il pas de ses convictions comme d'excuse pour expliquer et valider ses échecs qu'il pourrait alors rejeter sur les autres, ceux qui auraient oublié tout principe et se laisseraient éblouir par les mirages du superficiel et de l'égoïsme de l'individualisme ?
On se demande s'il ne se complairait pas plus ou moins dans son rôle de victime de la société, du progès, du temps qui passe, dans son rôle de larve, d'incapable, peut-être parce que, quelque part, cela lui donne une identité, négative mais une identité tout de même: il existe par sa "médiocrité", il n'est pas comme tous ses congénères qui se noient et s'invisibilisent dans la masse, dans le troupeau de ceux qui suivent la mode du moment. Faisant par là même ressortir la "médiocrité" de la société qui nous entoure, privilégiant des valeurs illusoires et éphémères, la gloire, la superficialité, la réussite.
D'un côté, on trouve notre homme instable et influençable: il change constamment de petits boulots, sur un coup de tête, sans sembler se soucier des conséquences sur son entourage, toujours à chercher un boulot encore plus risible que celui d'avant... Mais d'un autre côté, il se bat pour ses convictions, il ne veut pas se laisser attirer par les mirages de la facilité en abandonnant ses principes. Est-ce de la fierté, son moyen à lui de conserver sa dignité au delà de son rejet par la société consumériste, ou de l'orgueil, comme celui de rejeter le métier de dessinateur BD qui ne semble pas assez bon pour lui à ses yeux ? Où se situe réellement la facilité ? La facilité de suivre le mouvement en oubliant ses convictions et en vivant comme tout le monde ou la facilité de rester dans sa médiocrité sans s'investir ?

Beaucoup de questions finalement dans cette chronique...
Peut-être parce que l'auteur ne cherche pas ici à émettre un quelconque jugement, une quelconque morale mais laisse les lecteurs ressentir par eux-mêmes, s'ils acceptent de se donner la peine de s'y impliquer.
Peut-être aussi parce qu'au-delà du manga en lui-même, au delà de l'histoire qui en elle-même n'est pas la plus importante, sans grand rebondissement, événement bouleversant tout - l'auteur ne s'attachant pas uniquement à relater des faits précis mais à placer ses personnages authentiques et hors norme face à leur situation et leur environnement - au delà de l'époque à laquelle ce manga est sorti, c'est l'être humain face à ses choix qui est au coeur de ces 224 pages étonnamment denses. Chacun, à chaque lecture, selon son état d'esprit, y trouvera ses propres questions et réponses, apportant là une dimension assez insoupsonnée au départ.
Et finalement, ce qu'on prenait pour un manga assez déprimant au début, nous mettant en scène la misère sociale d'un certain nombre de personnages, dépasse largement ce cadre, par ses touches désabusées et sans complaisance mais aussi ironiques et tendrement humaines...


- un dessin simple et efficace, qui se révèle au détour d'une page très précis et détaillé
- pas véritablement d'histoire en elle-même mais une succession de rencontres de personnages marginaux et hauts en couleur
- un rythme calme et simple qui finit par nous entrainer à la découverte du revers de la société et de l'homme dans ce qu'il a de plus complexe
- le personnage central, selon comment on le ressent, peut vite devenir agaçant
- un (ou une) manga d'auteur qui n'a pas pour but de toucher le grand public (2000 exemplaires ce qui explique un prix assez élevé)

Dans un monde où se côtoient, et souvent s'affrontent, la culture traditionnelle japonaise et la culture occidentale individualiste, l'homme sans talent, manga d'auteur de Yoshiharu Tsuge, nous fait suivre la vie à la dérive de rejetés de la société, dont on finit par se demander s'ils ne vivent pas en marge par choix, s'opposant ainsi à un style de vie dont ils ne partagent aucune valeur et qu'ils méprisent. Par jalousie ou par conviction ?


Nombre de volumes lus: 1 au 14-03-2004
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church
16-06-2008
   L'Homme sans talent est paru en France en 2004, mais le chef-d'œuvre, lui, est toujours d'actualité ! J'avais été ébloui par ce manga à sa sortie, et je ne peux que vous conseiller de vous y plonger. Surtout si vous avez une idée préconçue de ce qu'est le manga et de ses limites artistiques...

Pour info, voici la chronique que j'avais pu écrire dans les "Lettres françaises" à l'époque (janvier 2005) :

« L’Homme sans talent, du japonais Yoshiharu Tsuge, est probablement l’une des bandes dessinées les plus originales parues cette année en France. Désoeuvré, partageant avec femme et enfant la misère et l’insalubrité d’un HLM, cet « homme sans talent » rêve : à des chimères de collectionneur, à des projets qui ne lui rapporteront rien. Et quoi de plus énervant pour ses proches que ces rêves chimériques quand ils compromettent leur aspiration à quitter une condition misérable… L’homme pourtant s’obstine à ramasser les pierres que rejette une rivière : « pierres paysages », censées évoquer par leur forme des lieux, des plantes, des sentiments. Pierres inutiles, récupérées par un homme échoué, aux marges de la société moderne, qui ne voit en elles que « tristesse », « solitude », « regrets ». L’homme artiste a renoncé à son travail de dessinateur, boudant un monde qu’il juge trop moderniste, regrettant l’excentricité et la sensibilité d’une « époque ».
Au hasard de ses rencontres, il définit sa posture, paradoxale : estimant la BD - sa précédente activité - sans avenir, il se réfugie néanmoins dans le commerce d’objets du passé, tels ces appareils photo hors d’usage. Chef-d’oeuvre du genre, l’Homme sans talent peut se lire comme une variation sur le thème de l’autodestruction de l’artiste, sur la dissimulation de ses talents. Le livre évoque également l’idée de la fuite, de la fugue de personnages qui quittent brutalement leur ancienne situation, thème récurrent de la littérature japonaise. L’originalité de l’oeuvre est manifeste. Le récit, développé sur cinq chapitres, parus successivement au milieu des années quatre-vingt au Japon et finalement réunis, surprend par les situations mises en oeuvre et les personnages développés, dans une géographie et une esthétique bien éloignées des codes habituels de la BD japonaise. La réussite de ce livre tient probablement à l’universalité de son propos, parvenant - deux décennies plus tard et hors de son contexte de création - à surprendre ses lecteurs. »

Herbv
10-05-2004
   Tout d'abord, il s'agit d'un manga spécial. Si vous n'avez pas aimé Coups d'éclat chez Vertige Graphic, vous n'aimerez pas L'homme sans talent chez Ego comme x. Tout y est "pire" (le dessin faisant année 50-60 alors qu'il a été réalisé dans les années 80), la misère sociale, les personnages qui semblent tous plus veules et méprisables les uns que les autres, tout y est beaucoup plus noir.

Il s'agit d'une chronique de la misère sociale d'une frange du Japon des années 60-70. Sukezô Sukegawa apparaît comme un raté, un incapable. La seule chose qu'il sait faire, il refuse de la faire considérant que le milieu du manga n'est pas intéressé par l'art, même quand on est réputé être un dessinateur de BD d'auteur de talent. Yoshiharu Tsuge en profite pour nous dresser une galerie de portraits d'exclus de la société laborieuse japonaise qui préfèrent vivre dans la misère. On pourrait mépriser tout ces individus incapables d'assurer un train vie à leur famille (quand ils en ont une) mais on s'aperçoit qu'on arrive à se demander s'ils n'ont pas raison de chercher leur voie autrement, comme le poête Seigetsu vivant à l'époque dela restauration de Meiji et mort dans la plus grande misère.

Personnellement, j'ai beaucoup apprécié cette oeuvre mais je ne saurais la conseiller qu'aux lecteurs partageant mon goût pour ce type de manga.

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