Lamentations de l'agneau (Les) par Kei Toume - 1997
7 volumes (édition terminée) - Akata/Delcourt
7 volumes (édition terminée) - Gentôsha
Sens de lecture japonais - 125x180 mm - 7,50€
Pas de planning
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Kazuna Takashiro, jeune lycéen, ne sait pas trop ce que son avenir lui réserve. Guère motivé par les études, il ne se sent pas complètement à l'aise avec ses parents adoptifs chez qui il vit pourtant depuis son enfance, depuis la mort de sa mère. Mais voilà quelques temps qu'il se sent étrangement fatigué. Un soir qu'il reste avec son amie Yaegashi au club d'art plastique, il est pris d'un malaise alors qu'il croit voir du sang sur le bras de la jeune fille. De plus en plus hanté par de vagues souvenirs de son enfance, il retourne voir la maison de sa famille et y retrouve sa soeur aînée, Chizuna, qu'il n'a jamais vraiment connue. Elle lui annonce d'office que leur père est mort récemment mais également que leur lignée est maudite: les Takashiro seraient des vampires...

Kuro Gane volume 1 version française

Les lamentations de l'agneau (Hitsuji no uta en VO) est un manga en 7 volumes de Kei Toume. Une mangaka qu'on a déjà pu découvrir en France: d'abord avec les deux premiers volumes (sur les cinq que compte la série) de Kuro gané chez Glénat. Puis avec Sing yesterday for me (toujours en cours mais très lentement) chez Akata/Delcourt. Et enfin avec deux one-shots, Zero et bientôt Déviances chez Taifu Comics, ses premiers travaux.

On notera que la parution des Lamentations de l'agneau aura été chaotique dans son pays d'origine, changeant deux fois d'éditeur (Scholar puis Sony) pour finalement voir son 7ème et ultime volume chez Gentôsha. Sa parution française devrait être bien plus calme...

Sing yesterday for me volume version française

Ceux qui s'attendaient à retrouver dans les Lamentations de l'agneau les atermoiements sentimentaux au fil d'un quotidien simple et banal façon Sing yesterday for me risquent fort d'être surpris. En effet, la mangaka lorgne ici du côté du drame familial mâtiné, en surface du moins, d'un peu de fantastique. Cela en s'attaquant au mythe du vampire, au travers d'une maladie de sang héréditaire au sein d'une vieille famille traditionnelle japonaise.

On retrouve néanmoins toujours son style dans la description des émotions, la sensibilité à fleur de peau, les personnages ambigus, pas si faciles à cerner, si humains, si imprévisibles, si complexes. Le tout passant notamment par le dessin. On retrouve là le trait très particulier et personnel de Kei Toume, celui-là même qui aura pu en déconcerter certains dans une comédie sentimentale telle que Sing yesterday for me. Trait qui s'avère ici totalement adapté à l'univers que Toume nous met en place dans ce drame qui s'annonce assez sombre. Le côté un peu hachuré, croquis, les traits repassés donnent une véritable vie aux cases, une ambiance à l'histoire, l'habillant et lui apportant d'office une certaine épaisseur.
De plus, il y a un véritable travail sur ce que transmettent les regards: ainsi, avant que Kazuna n'avoue ses malaises à sa soeur, celle-ci ne cesse de le mépriser du regard, se montrant hautaine, avec un petit sourire narquois, se jouant des questions du jeune homme perdu, ne cherchant qu'à le blesser, jalouse de sa vie, une vie qu'elle n'a jamais pu connaître. Mais quand elle apprend la vérité, le mépris fait place à la surprise, à la honte, à la peur... et surtout à la tristesse. Kazuna et Chizuna partagent ainsi des regards d'une profonde tristesse, des regards qui ne durent parfois que l'espace d'un instant, d'une case, le temps qu'ils reprennent leur masque de vie en société.
Une vie sociale juste là pour meubler, sauver les apparences tel que les Takashiro l'ont toujours fait.


De ce fait, on pourra s'étonner en voyant qu'après des siècles de croyances un peu obscures, la famille Takashiro continue de cacher son petit secret alors que la médecine moderne pourrait leur apporter une véritable aide. Mais encore faut-il pour cela se remettre dans le contexte.
La famille Takashiro était une grande et puissante famille de samouraïs avant la seconde guerre mondiale. Hiérarchie à l'extrême, code de l'honneur, droiture sans aucune imperfection demandée pour conserver son rang, sa dignité et donc son pouvoir. Un pouvoir souvent convoité par des ennemis qui n'attendaient que le moindre faux pas pour faire leur petit ménage dans un Japon où régnait la loi du plus fort. Garder ce pouvoir impliquait alors de cacher sous le tapis les crimes de certains des membres de la famille.
Survient la seconde guerre mondiale, la défaite et la famille Takashiro se retrouve certainement dans la même situation que la famille de la petite Ayako dans le manga de Tezuka du même nom: perte des terres, perte du pouvoir. Mais la soif d'honneur et de dignité reste, même s'il s'agit surtout de garder cachés les secrets honteux et les côtés sombres que la famille a toujours portés au fil des siècles.

Qui plus est quand il s'agit d'une maladie du sang, le précieux liquide rouge étant plus ou moins considéré comme impur dans la tradition japonaise, que ce soit du côté du shintô ou du bouddhisme (où existent bon nombre de rites de purification, avant de pouvoir s'adresser aux dieux dans les temples par exemple). Avoir une envie irrépressible du sang de son voisin n'est donc certainement pas le meilleur moyen de prouver sa pureté et donc son droit à l'honneur, surtout dans une famille restée aussi tournée vers la tradition ancestrale. Ainsi, la maison est gardée intacte au fil des générations en lieu et place d'immeubles tout neufs haut standing et l'aînée de la famille continue de porter le kimono traditionnel en privé.
Rajoutons là-dessus que la maladie rend la personne potentiellement dangereuse pour elle et surtout pour autrui, risquant de perdre le contrôle d'elle-même au cours de crises particulièrement violentes. Après tout, la famille présentée dans Le jour du loup de Fukuyama, atteinte d'une certaine forme de lycanthropie, ne semble pas non plus avoir jugé bon de prévenir les autorités pour trouver un moyen d'en stopper les effets par la magie de la médecine moderne.
Ce sont quelques raisons qui peuvent plus ou moins justifier le postulat de base de Toume. Ou en tout cas, qui permettent de comprendre pourquoi Chizuna reste tournée vers cette idée de secret, envers et contre tout.

Le jeune Kazuna se redécouvre donc une soeur en même temps qu'il commence à prendre conscience de la part sombre en lui, des ténèbres qui commencent à le ronger. Ainsi, sa soeur Chizuna, ancrée dans son milieu traditionnel, froid, solitaire, sombre nous apparaît d'autant plus comme une représentation ténébreuse là où Kazuna, ayant été éloigné volontairement du cercle familial pour vivre une vie "normale", avait sa vie tournée vers la modernité et la lumière.
Choc d'autant plus rude pour lui qu'il lui fera certainement perdre tous les repères de sa vie, tout ce qu'il avait construit (même s'il était loin d'être un monstre d'ambition, comme s'il se sentait retenu depuis le départ pour ne pas mener une vie aussi ouverte qu'il aurait pu) pour rejoindre sa soeur dans les ténèbres. Les héros de Toume semblent avoir comme point commun un mental rongé par le doute et les interrogations, les bloquant dans leur vie, les poussant à en être plus spectateurs qu'acteurs...

La rencontre des deux Takashiro n'est pas qu'un hasard, dans le sens où elle intervient à un moment-clé pour eux deux.

Chizuna vient de perdre son père, son seul repère, la seule personne qui lui donnait une raison d'exister car il avait besoin d'elle. Si sa naissance avait été une erreur selon certains, sa vie au moins avait un but, une légitimité donnée par son père malgré tout ce que cela impliquait. Pourquoi continuer à vivre ainsi tourmentée alors que, désormais, plus rien ne la retient ?
De son côté, Kazuna va terminer son année de lycée, doit commencer à penser à sa vie future, faire des choix: université ou non ? Il ne doute aucunement de l'amour de sa famille adoptive qui, maladroitement parfois, fait tout ce qu'elle peut pour le tenir éloigné des ténèbres qui semblent le menacer du fait de son sang. Mais sa vie lui semble si vaine, si vide, pourquoi exister ?

Voilà bien le moment idéal pour les retrouvailles du frère et de la soeur. Chacun trouvant en l'autre un reflet, une raison de continuer à (sur-)vivre, malgré l'horreur et les tourments de cette maladie. Une maladie qui les oblige à vite faire face à la réalité, là où les humains "normaux" peuvent se bercer toute leur vie d'illusions. Même si cela n'empêche pas que ce ne soit qu'une vie par habitude, sans réelle soif, envie ou passion autre que celle, plus forte que tout, du sang durant des crises rendant le malade de plus en plus proche de la folie. Comment construire sa vie quand on sait qu'elle ne sera qu'une lente agonie avant une mort tragique d'ici peu d'années ?

Leur esprit balance alors sans cesse: d'un côté, continuer à vivre car ils ne méritent pas de mourir, n'ayant comme faute que celle d'être venus au monde dans la mauvaise famille. Mais de l'autre, s'interroger sur le but de tout ça, si c'est pour faire souffrir un entourage qui n'y peut rien. Quand Kazuna perd son petit quotidien vide mais si tranquille finalement, il ne peut se résoudre à perturber de la même manière la routine des siens. Voilà d'un seul coup trop de responsabilités pour lui. Lui qui refusait inconsciemment de prendre sa vie en main se voit obligé d'assumer un héritage bien trop lourd pour quiconque. Mais au lieu de le rendre plus fort, indépendant, vivant, cela risque de lui apporter une nouvelle dépendance, à sa soeur, à sa tristesse, à son désespoir.

Comment ces deux êtres qui n'ont en commun qu'un sang vicié vont-ils pouvoir évoluer ? La maladie n'est au final qu'un révélateur de leurs pensées les plus profondes, les moins montrables, les moins acceptables... Comment vivre ainsi dans la société d'aujourd'hui, en étant constamment au bord du gouffre ?
Et comment leur entourage peut-il trouver sa place dans leur nouvelle vie ? Ainsi, la jeune Yaegashi, qui ne semble pas insensible au charme discret de Kazuna, risque de se voir effacée de la vie du jeune homme suite à la découverte de sa maladie et de son danger potentiel. Difficile en effet de garder des amis avec un tel fardeau à porter, une telle dangerosité prête à sortir. Etre différent plonge souvent dans la solitude, d'autant plus dans ces conditions...
La solitude sera-t-elle désormais l'unique choix pour Kazuna ?

Que son contexte soit une petite vie banale ou une famille maudite, Toume sait nous parler de personnages humains, complexes, torturés sans pour autant appuyer lourdement sur des émotions qu'elle fait ressentir plutôt qu'elle ne les affiche clairement. Ainsi, les crises de Kazuna ne sont pas mises en scène avec moult effets spectaculaires, gores et finalement lourdingues, mais montrent bien au contraire la plongée progressive bien que brutale du jeune homme dans les ténèbres.
Jouant subtilement sur les zones d'ombre de ses personnages, sur leurs doutes et leur questionnement sur leur vie, leur place et leur but, Toume créé d'office une ambiance où se mêlent le tragique et la légèreté. Ses personnages se construisent et se révèlent, à eux-mêmes comme aux lecteurs, à chaque page. Si le contexte, comme dans Les lamentations de l'agneau, est plutôt hors du commun, tout reste vraisemblable et le focus est surtout attaché aux réactions, interactions, évolutions d'êtres qui n'avaient rien demandé. Et l'évolution des Takashiro reste imprévisible...

Droits images et couvertures: © Kei Toume 2002 / Gentosha Comics Inc. Tokyo


- un dessin original dont le style colle parfaitement à l'ambiance du manga
- une narration efficace, maîtrisé, rythmée
- des personnages complexes, ambigus et humains
- un sujet assez lourd, des émotions fortes, rien de bien joyeux et pourtant rien n'est pesant
- aucun effet spectaculaire virant au grotesque, mais une mise en scène détaillée et prenante de vies pas complètement ordinaires
- l'ensemble a un côté assez froid, analytique, même si les émotions sont données à ressentir, il est facile d'y rester insensible

Quelques années avant Sing yesterday for me, Kei Toume sortait son manga-phare. Bien loin d'une énième version du vampire déjà vue et revue, on nous dévoile ici le quotidien d'une famille maudite, au travers du regard d'un de ses membres jusque là ignoré de ses pairs. Comment construire sa vie quand c'est la folie et la mort qui nous guettent ?


Nombre de volumes lus: 2 au 05-07-2005
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jice
03-05-2006
   Ce manga est extraordinaire. Kei Toume réinvente le mythe du vampire de manière magistrale. Le quotidien de Chizuna et de Kazuna sonne tellement juste ! Comment peut-on espérer avoir une vie normale quand on vit sous la menace permanente d'une crise terrible qui vous rend dangereux et incontrôlable? Mais dès lors, quel sens peut bien avoir la vie si on la passe enfermée dans une maison, coupé du monde extérieur? Les reflexions sur le rapport aux autres et à la société, les relations humaines, la fatalité qui pèse sur cette lignée maudite...ce manga est tellement riche ! Kei Toume nous prouve qu'elle a vraiment un immense talent. Elle arrive à faire passer de manière tout à fait réaliste et naturelle un élément de scénario (la soif de sang) complètement irréel. La relation entre Chizuna et Kazuna, les deux frère et soeur, est bouleversante. Le personnage de Chizuna (la soeur) est fascinant ! J'ai très très rarement vu un personnage à la peronnalité aussi complexe. Mystérieuse, extrêmement difficile à cerner, on ne cesse de la découvrir tout au long du manga, et on finit par énormément s'y attacher.

ELISA
14-04-2006
   Ce manga met en scene une histoire terrible et dramatique mais aussi extraordinairement belle, qui est plutôt réservée au plus agées Le style de la mangaka est très original et difère beaucoup des autres, il est remarquable même dans les décors.
A lire absolument pour connaitre ses "classiques" mais aussis pour découvrir un univers trouble et opréssant, parfaitement mis en scène.

bepher
21-11-2005
   C'est un excellent manga, l'un de mes préférés. Le dessin de Kei Toume est toujours aussi beau et l'ambiance unique. Une chronnique du monde, des sentiments et de la différence qui peut confiné à l'isolement, sublime !

Greny
29-07-2005
   Bien que ce manga soit un peu sombre, on passe un trés bon moment en le lisant. Les dessins de Kei Toume sont magnifiques. L'histoire est accrochante, les personnages attachants et il y a pas mal de suspense sur leur avenir.
Il est sur que il n'y a pas vraiment d'action, ni d'humour, mais malgrés cela Kei Toume reussi a faire une serie vraiment trés reussie dont l'histoire tourne pourtant principalement autour de la relation entre un frère et une soeur qui doivent résister aux ténèbres. J'adore ce manga et le conseille fortement, je n'ai lu encore que les deux premier volumes (pour l'instant les seuls sortis) mais j'espere que l'histoire ne se dégradera pas.

Bravo pour le grand article je suis impressionée.

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