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Sing "Yesterday" for me par Kei Toume - 1999
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6 volumes (édition en cours) - Akata/Delcourt |
6 volumes (édition en cours) - Shueisha |
| Sens de lecture japonais - 126x180 mm - 7,25€ |
| Planning de sortie
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Uozumi, jeune homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire, vit à Tokyo où il vient de finir ses études et bosse dans une supérette. On ne peut pas dire qu'il soit riche, on vient même de lui couper le gaz. Alors qu'il nourrit des corbeaux avec des plats à emporter invendus, il fait la connaissance d'une mystérieuse jeune fille plutôt culottée, Haru. Peu de temps après, un ancien copain de promo lui parle de la prochaine réunion des anciens de l'université à laquelle il ne compte pas aller, malgré la présence de Shinako, jeune femme dont il était amoureux sans jamais vraiment avoir pu lui avouer ses sentiments.
Sing yesterday for me est un manga signé Kei Toume qu'on avait déjà pu découvrir voilà quelques années avec Kuro Gane, sorti partiellement (2 volumes sur 5) chez Glénat. Akata/Delcourt nous permet donc de faire plus ample connaissance avec l'univers graphique assez particulier de la mangaka (pour ceux qui trouveraient une ressemblance avec le dessin de Hiroaki Samura pour L'habitant de l'infini, il semble juste qu'ils aient été en même temps dans la même école d'art) et sa manière simple et particulièrement juste de présenter ses personnages.
De quoi parle donc Sing Yesterday for me ? De la vie quotidienne de personnages ordinaires mais pas moins surprenants pour autant, en qui on peut tous se reconnaître à un moment ou à un autre, de leurs rencontres, de leurs amours, de leurs échecs, de leurs désirs.
Mais ce qui m'a surtout interpellée, c'est que cela parle aussi de ce moment de flottement où on sent qu'on doit franchir une étape, où tout est remis en question et où on doit être particulièrement lucide avec soi-même, ce moment où on sait qu'on a besoin d'avancer, d'évoluer sous peine de stagner toute sa vie et tourner en rond pour finalement s'étioler et disparaître dans la banalité du quotidien prompt à nous étouffer. Ce moment où on doit sortir de son univers si rassurant, si sécurisant, pour se retrouver face à soi-même et se risquer à prendre des décisions qui s'avèreront peut-être mauvaises et qu'il faudra pourtant assumer. Dur...
Cette étape, ici, c'est plus ou moins celle du passage à l'âge adulte pour les quelques personnages que nous suivons. Prenons par exemple Uozumi. Il vient de sortir de l'université, son diplôme en poche. Ne sachant pas trop quoi faire de sa vie, le voilà à passer d'un petit boulot à un autre. C'est ce qu'on appelle au Japon un "freeter", un phénomène semble-t-il de plus en plus courant, représentant quand même 4 millions de personnes sur les 126 millions et quelques que compte le Japon, en opposition à la génération précédente qui entrait dans une entreprise, s'y donnait corps et âme pour finalement ne pas y gagner grand chose comme l'a montrée de manière assez rude la crise économique des années 90 (selon l'intéressant texte en bonus du volume 2).
Bref, Uozumi recherche quelque chose mais ne sait pas quoi. Il se dit lui-même marginal mais ne dit pas ça avec fierté ou aigreur. Il ne se sent simplement pas en phase avec ce que la société attendrait normalement de lui: trouver un job fixe et s'y tenir, comme tous ses anciens copains de promo qui semblent si adultes dans leur costume-cravate. Rien ne l'intéresse vraiment, y compris la photo où il ne se sent pas vraiment bon, à tort ou à raison. Loin des grands et beaux sentiments ambitieux qu'on se doit de nos jours de ressentir si on veut être un "battant".
Uozumi serait-il donc un de ces losers qu'on trouve dans tant de mangas ? Aucun risque, impossible de reconnaître en lui un naze limite pervers, tête chercheuse de petites culottes, d'une maladresse à faire peur et juste bon à se taper toutes les catastrophes. C'est juste un gars qui cherche comment vivre. Qui cherche sa place. Qui ne fantasme pas pendant deux heures dès qu'il se retrouve seul avec une femme. Qui n'a pas avoué ses sentiments à la femme qu'il aimait non pas par timidité mais plutôt parce qu'il n'avait guère envie de vraiment s'engager dans quelque chose.
Mais que ce soit Uozumi ou son entourage, aucun des personnages, principaux ou secondaires, que l'on rencontre dans le manga ne reste figé dans son comportement à toujours à reproduire continuellement les mêmes schémas: au contraire, parfois, ils sont sûrs d'eux, d'autres fois, très empotés, un peu comme tout le monde, loin d'être des supermen ou des supernazes... Bref, ils vivent et ils évoluent...
La question qui revient, c'est bien quel sens donner à sa vie, quelle direction lui faire prendre. Ainsi, Shinoka, ancienne amie de fac d'Uozumi, dont il est amoureux, qui revient à Tokyo après 6 mois passés au loin. On peut se demander si Uozumi ne serait pas amoureux d'elle justement parce qu'elle semble représenter à ses yeux tout ce qu'il n'est pas: gaie, sûre d'elle, intégrée dans la société en étant prof. Mais les apparences sont trompeuses. Elle aussi se retrouve enfermée dans son quotidien, avec cette désagréable impression de stagner. "Tout le monde change et le temps passe inexorablement. Il n'y a que moi qui n'arrive pas à avancer" dit-elle.
Avancer demande une remise en question de soi et de ses rapports aux autres, de sa vie et de son sens, de ses capacités et de ses faiblesses, qu'on soit employé de bureau ou abonné aux petits boulots sans grandes ambitions, la difficulté reste la même. La différence étant que celui qui se trouve en marge du système devra assumer sa différence et, aux yeux des autres, la justifier tandis que l'employé pourra très bien donner l'impression de se laisser porter, suivre le mouvement, sans pour autant en être plus heureux.
Mais il ne faudrait surtout pas oublier Haru, jeune fille qui a quitté le lycée avant d'obtenir son diplôme, travaille dans un bar et dont le meilleur ami est un corbeau blessé. Celle par qui tout démarre, "Fille bizarre" selon Uozumi, adepte des petits boulots comme lui, non pas par désoeuvrement mais plutôt par choix. A la différence d'Uozumi dont elle pense être amoureuse même si pour elle "l'amour est une illusion", elle n'hésite pas à s'engager dans quelque chose, avec bien sûr le risque d'en souffrir. Plus dangereux, mais plus vivant. Fille un peu fofolle, qui semble si libre même si on découvre ses doutes au fur et à mesure, attachante, exubérante et drôle, très lucide sur elle-même et les autres.
Un point très intéressant est qu'on ne reste pas fixé sur les histoires de coeur (présentées de manière assez mature et tendre) du trio infernal Uozumi - Haru - Shinako, histoires de coeur qui ne sont en fait qu'une partie de tout ce que contient le manga. Au contraire, tous les personnages présentés sont développés à un moment ou à un autre: Kinoshita, le collègue de supérette d'Uozumi, dans lequel on croit reconnaître au départ le stéréotype classique du tombeur quelque peu simpliste (un peu à la manière d'un Ejima dans Family Compo) mais qui se révèle bien plus profond et complexe, loin des réactions extrêmes, stéréotypées et qui se retrouve face à lui-même et à ses peurs quand il se souvient de la passion pour la musique qui l'animait auparavant alors qu'il ne fait maintenant que végéter dans un groupe qui ne veut rien risquer - ou encore Rui, ami d'enfance de Shinoka qui, non seulement va permettre à cette dernière de faire elle aussi face à elle-même et à une vieille blessure du passé qui l'emprisonnait, mais va également se retrouver à devoir remettre en question sa passion pour la peinture en rencontrant une autre artiste.
Et toutes ces scènes de vie se mêlent avec bonheur et fluidité au fil du récit, entre souvenirs et vie présente, en plus d'un dessin travaillé au style bien personnel, avec de beaux personnages dont le seul petit problème est de faire relativement souvent la gueule, sans pour autant manquer d'expressivité, à l'image d'Haru, capable de nous émouvoir profondément comme de nous amuser avec son caractère pas banal...
On notera enfin que Sing yesterday est une série présentée comme ayant 3 volumes. Or, la fin du 3ème volume ne ressemble pas vraiment à une fin (quoique...) telle qu'on pourrait la concevoir, et dernièrement, de nouveaux chapitres inédits ont été prépubliés dans le magazine japonais Business Jump. Y aura-t-il donc une suite ? Peut-être, peut-être pas... Kei Toume n'est pas du genre très rapide et il n'est pas rare qu'il y ait un voire deux ans d'écart entre deux volumes (jetez donc un oeil aux couvertures japonaises pour vous en convaincre). S'il y a une suite en relié, j'en serai ravie (encore faudrait-il qu'elle sorte en France), sinon je m'estimerai déjà plutôt contente de ces 3 volumes et de ce qu'ils apportent, mine de rien. Volumes qui nous permettent de suivre et faire connaissance avec des personnages qui semblent bien réels, humains et attachants avec leurs faiblesses, leurs doutes et leur fragilité, ayant du mal à prendre leur vie réellement en main, par peur, par facilité, comme beaucoup d'entre nous finalement. Mais volumes qui ne nous font de toute façon pas suivre toute leur vie de A à Z, juste des moments ici et là, durant lesquels leur état d'esprit évolue petit à petit, alors que le temps, les saisons passent. En cela, le 3ème volume n'a pas pour moi un goût d'inachevé, juste d'un au revoir à des personnages avec qui on aura partagé un bout de route et qui nous auront semblé si proches de nous, de nos propres doutes et notre propre envie d'évoluer, sans masque ni faux-semblant...
Seul petit regret concernant l'adaptation, à savoir qu'il n'y ait pas de clés de compréhension ou de lexique. Voilà un manga ancré dans la vie japonaise de tous les jours et bon nombre de détails auraient peut-être mérité un petit quelque chose: le haïku de Ieyasu (Tokugawa ?) ou Hideyoshi (Toyotomi ?), la signification de Haru Nonaka, l'akafuku, un an-man, etc... |