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Nous voilà tous réunis au centre presse, le ciel est bien bleu, c'est une belle journée qui commence. Programme de la journée ? Sans doute quelques conférences, des expo comme celle de Kiriko Nananan au CIBDI si on trouve le courage d'y aller (c'est chiant, une ville toute en montées et en descentes...) et... on verra bien. Peut-être voir comment Marie-Saskia Raynal s'en sort dans son rôle d'interprète de Range Murata lors de sa master class... Bien pratique tout de même, le Wifi en libre accès dans la salle presse.

Allez, 10h tapantes, nous voilà en route pour le pavillon Jeunes Talents, pas franchement simple à trouver, je suis les habitués qui nous font déambuler dans des p'tites rues bien vides... Finalement, après quelques minutes de marche, nous y voilà et on se retrouve dans la même partie du pavillon où Greg Hellot avait fait ses interventions l'année dernière. Il y a tout de suite plus de monde cette année, les rangées sont pleines que ce soit de dessinateurs en herbe ou de fans de Murata.

 
Le chemin vers le Pavillon Jeunes Talents

Meko d'Animeland nous présente donc l'invité de cette master class, Range Murata, creator design, illustrateur et notamment responsable du collectif Robot qui sort désormais chez Glénat après un début vite étouffé chez Kami. Et pendant que Meko parle, Murata commence à travailler sur la tablette graphique pour finir par se présenter très succinctement lui-même par l'intermédiaire du travail d'interprète de Marie-Saskia Raynal. Il y a quelques questions du public mais on reste principalement tous à regarder le travail de dessin qui s'exécute sous nos yeux...

Master Class de Range Murata

Je prends quelques photos et nous voilà déjà partis vers d'autres cieux, plus exactement le Manga Building pour une table ronde sur le métier de libraire manga à 11h.

Il y a d'ailleurs foule à l'espace Franquin puisqu'en même temps va avoir lieu dans la grande salle Bunuel l'émission radio Le Fou du roi avec Stéphane Bern. La salle Melies de la table ronde est bien plus petite, heureusement un peu à l'écart, pas franchement remplie à 100% mais pas de quoi hurler au scandale non plus.
La séance commence sous la direction de Stéphane Langevin qui nous présente les deux intervenants : Vincent de la librairie Bachi-Bouzouk de Pau et Marie de la librairie Mangawa de Cognac. Ils décrivent leur parcours et leur librairie, généraliste avec désormais une partie manga indépendante pour Vincent et spécialisée uniquement manga pour Marie. Tous deux expliquent que l'ouverture est plutôt récente car cela n'aurait sans doute jamais marché avant le boom du manga vers 2003-2004 et qu'il a d'abord fallu dépasser la difficulté du financement en tentant de faire comprendre aux banquiers notamment la viabilité d'un tel projet, surtout avec tous les préjugés que continuent de se trimballer les BD japonaises.
Sans compter qu'au final, une telle librairie n'est pas viable en ne se contentant de vendre que la partie papier car les goodies sont un plus indispensable puisque ce sont sur elles que les marges peuvent les plus importantes. En effet, la loi Lang sur le livre fait que le prix reste le même partout, dans une Fnac comme dans une petite boutique, permettant d'ailleurs la survie de ces dernières. Alors que sur les goodies, à chacun de choisir ses prix et d'y gagner plus ou moins. A noter d'ailleurs que les libraires achètent aux éditeurs leurs mangas avec une remise allant de 33 à 40%, autrement dit, un manga vendu 10€ aura pu être acheté 6€ dans le meilleur des cas par le libraire, les 4€ résultant de la vente au client ne tombant évidemment pas directement dans sa poche mais devant servir à faire tourner la boutique...
Sans goodies donc, pas de librairie manga qui tienne, un phénomène d'autant plus fort dans ce type de BD que la goodies franco-belge est plutôt chère et réservée au collectionneur – donc son impact est limitée pour un libraire BD – là où la goodies manga peut ne coûter que quelques euros (même s'il y en a aussi à plusieurs centaines d'euros) et sera donc accessible au plus grand nombre.
Surtout que le public BD franco-belge par exemple est plus âgé que le public manga type. C'est d'ailleurs sans doute là une des raisons du succès du manga : avoir réussi à parler à un public quelque peu délaissé par le franco-belge, l'ado trouvant le 48C trop cher, trop long à sortir et ne lui parlant pas toujours directement là où le manga à 6-7€ lui fera dépenser parfois tout son argent de poche tous les mois sans même qu'il s'en rende compte. D'ailleurs, jusqu'à présent, les diverses augmentations des éditeurs de leurs parutions n'ont semble-t-il pas eu d'effet direct genre baisse des ventes ni de l'avis de Vincent ni de celui de Marie même s'il n'y a pas encore beaucoup de recul du fait de la jeunesse du marché. Cela reste des augmentations de 30 cts par ci par là, rien qui fasse réellement fuir le lecteur fidèle à sa série… en tout cas pour le moment. Surtout que les éditeurs montent les prix mais les plus gros notamment multiplient les opérations commerciales, comme récemment Glénat et ses deux mangas pour 9€, des opérations qui marchent très bien selon les dires des deux libraires présents.
Le fond tourne d'ailleurs très bien, il n'y a pas que les nouveautés qui se vendent quand par exemple, un client veut se prendre toute une série. Sans compter d'ailleurs le rayon occasion, qu'on trouve aussi bien à Mangawa que Bachi-Bouzouk manga, créés suite à beaucoup de demandes. On pourrait croire que le système d'occasion pénaliserait le neuf, pas du tout puisqu'il pousse à acheter la nouveauté quand les précédents volumes sont disponibles tout de suite en occaz.
Nos deux intervenants ont en tout cas des différences de taille, comme la différence de concurrence qu'ils connaissent dans leur ville respective,  mais surtout le côté franco-belge de Bachi-Bouzouk, permettant de se rendre compte que le lecteur de manga type est vite repoussé si on veut le faire entrer dans un univers franco-belge qui ne lui parle pas.
Et quel est donc le profil de ce lecteur type ? Régulier, fidèle – même si certains ne résistent pas toujours à aller voir ailleurs acheter la dernière sortie le jour-même pour l'avoir tout de suite – et de plus en plus féminin, presque plus de filles que de garçons même suite à l'explosion du shôjo il y a six mois, un an. Un public très différent d'ailleurs, le bouche-à-oreille féminin étant semble-t-il très efficace là le public masculin reste plutôt à observer. Mais s'agit-il d'un public curieux (sachant qu'en France, un manga sur six vendus est un Naruto) ? Pas forcément, avec la quantité de sorties, facile de rester dans ce qu'on connaît déjà, au libraire de réussir à établir le contact pour tenter de conseiller autre chose. Marie explique par exemple qu'elle a toute une étagère de Tezuka qui ne peut se vendre que si elle le conseille sinon personne n'y touchera. Un contact pas facile à établir quand le client vient le jour de la sortie de sa nouveauté, la prend et part directement sans rien demander.
C'est également difficile pour le libraire avec la quantité de ce qui sort, difficile de tout connaître, impossible de tout suivre et donc pas simple de conseiller même les titres peu connus. Par exemple, Marie ne connaissait pas la série Celle que je ne suis pas de Vanyda que Dargaud a choisi de positionner en hybride franco-belge / manga tandis que Vincent l'a plutôt mis du côté de la boutique franco-belge, le côté hybride perturbant justement les repères. Difficile d'ailleurs de le vendre comme un manga alors qu'il n'en adopte pas les codes en terme de format ou de prix.
Le manga français a d'ailleurs mis du temps à s'installer, cela commence tout juste. Ankama s'est d'ailleurs très bien débrouillé puisque ce sont les seuls à réussir à se placer sur le marché manga même avec des produits qui n'y ressemblent pas totalement au premier coup d'œil. Alors qu'à côté de ça, Lanfeust version manga n'a pas décollé, n'intéressant pas le lecteur classique de Lanfeust ni le fan de manga.
Pour finir, on s'intéresse au côté lucratif de la chose : avis aux amateurs, ce n'est pas dans la librairie que vous ferez fortune. 700 à 1200€ mensuels, à tout casser.
La table ronde se termine après 1h30 plutôt riches et intéressantes, même si cela ne représente bien sûr que l'expérience et l'avis de deux libraires dans leur propre situation qui peut donc être très différente dans d'autres coins de la France. Peut-être aurait-il fallu une intervention plus extérieure, un distributeur par exemple ? Cela donne tout de même quelques pistes de réflexion.

Il est 12h30 quand on se trouve un petit resto et nous voici à 13h45 au Manga Building pour voir Greg Hellot, directeur de collection de Kurokawa, lancer sa conférence en salle Bunuel – grande salle de plusieurs centaines de places, ça change du coin minuscule de l'année dernière – sur le thème « Le manga pour les nuls ». On ne reste que quelques minutes pour prendre des photos (complètement foirées pour la plupart des miennes...) et nous voilà déjà partis direction le CIBDI au travers des petites rues d'Angoulême où je suis complètement perdue.

Première étape de notre visite au CIBDI, grand bâtiment vitré dédié à la BD mais hélas bien loin du centre d'Angoulême puisqu'en bas de la butte, une conférence intitulée « Vive la crise ? ». Il s'agit en fait d'un débat faisant suite au livre "L'état de la bande dessinée" sorti aux Impressions nouvelles voilà peu condensant les diverses discussions de l'Université d'été 2008 d'Angoulême sur l'état de la BD, en crise ou pas ?
On attend quelques minutes les intervenants qui finissent par tous débarquer un à un dans la petite salle, qui n'est en fait remplie quasiment que de connaissances déjà bien au fait du débat. C'est Jean-Philippe Martin qui anime les discussions croisées de Benoît Peeters (Casterman), Jean-Louis Gauthey (Cornélius) et Xavier Guilbert (du site du9.org). Cela promet d'être animé...

Tout commence par un rappel du rapport de Gilles Ratier, qui donne chaque année un bilan chiffré du monde de la BD. Un rapport qui est devenu depuis une référence pour les médias qui l'utilisent sans trop se poser de questions, au grand dam des intervenants qui réfutent les chiffres donnés. Ainsi, 4700 albums sont sortis en 2008, soit une augmentation de 10% en un an, avec15 labels qui regroupent 70% du chiffre d'affaire. D'où une impression d'embellie. Mais, comme le rappelle Xavier Guilbert, tous ces albums n'ont pas tous le même format, ne connaissent pas la même dynamique, juste parler de 4700 albums en les englobant dans une même généralité reste réducteur. Les albums se vendent en fait moins qu'avant, ainsi le dernier Titeuf sorti en août 2008 a été édité à 1,8 millions d'exemplaires et vendus à 500 000 là où le Titeuf 9 sorti en 2002 s'était écoulé à 900 000 exemplaires. En 2002 toujours, il s'était vendu 3 millions de Titeuf, tous volumes confondus, pour moins d'un million en 2008. Dans un contexte de baisse des ventes, il devient alors tentant pour les éditeurs d'augmenter le nombre de sorties pour compenser et maintenir leurs chiffres d'affaires et donc arriver à une situation de surproduction. Est-on alors en crise de surproduction ou en mutation ?
Jean-Louis Gauthey intervient comme toujours avec vigueur pour dénoncer le rapport de Ratier et notamment ses chiffres qui sont en fait des chiffres donnés par les éditeurs donc pas forcément très fiables puisqu'ils peuvent dire ce qu'ils veulent. Gauthey fait pour sa part la distinction les publieurs – financiers, industriels, qui ne lisent pas vraiment ce qu'il sortent – et les éditeurs – ceux qui font leurs propres choix d'édition. Mais il n'empêche qu'il y a trop à découvrir, qu'il est impossible d'être exhaustif ce qui engendre une crise artistique car on se cale sur ce qui existe déjà, on prend moins de risques pour finalement sortir des choses déjà vues. On laisse alors moins la possibilité aux auteurs de développer leur style en les bornant vers des styles déjà existants dont on sait qu'ils marchent, quitte à standardiser le marché.
Benoît Peeters en profite pour placer son avis plus nuancé, autant sur les chiffres de Ratier évidemment contestables mais également les chiffres du rapport de Xavier Guilbert, basés sur les données d'Ipsos sur les ventes mais qui peuvent être incomplets, ne prenant pas tout en compte. De plus, la différence éditeurs/publieurs n'est pas si manichéenne que ça, il n'y a pas de gros éditeurs méchants et de petits éditeurs gentils, et il y a de très bons albums chez les plus gros et de très mauvais chez les plus petits. Sans compter qu'il y a des auteurs qui publient chez les alternatifs et les plus gros sans perdre leur style en cours de route. Et finalement, tous les éditeurs, gros comme petits, sont responsables à leur niveau de la surproduction. Mais Gauthey se défend d'avoir été aussi simpliste.
Enfin pour Peeters, la situation n'a rien de dramatique, il n'y a jamais eu autant de bons albums, même s'il y a beaucoup de mauvais, n'en serait-on pas plutôt à une surproduction de talent ? Il y a un plus grand lectorat mais pas suffisant par rapport à tout ce qui sort aujourd'hui, entraînant pas assez de lecteurs pour trop de lectures. A trop parler de crise, on n'avance pas et le plus important pour Peeters reste de s'intéresser à ce qui marche plutôt que de se plaindre de ce qui coince.
Xavier Guilbert s'interroge alors à son tour sur l'impact médiatique de ne parler que de la crise en BD, les médias ne s'intéressant qu'aux chiffres les rares fois où ils parlent de bandes dessinées.
Gauthey rebondit alors sur la question de ne parler que de ce qui va bien, avec le risque selon lui de n'apporter aucune nuance et de ne jamais pouvoir améliorer les choses si on n'accepte pas de dire que certaines choses vont mal. Il y a beaucoup de mauvais albums qui sortent, ne pas en parler empêche de donner des repères au public, de lui permettre de s'éduquer et de construire ses goûts. De plus, ce qu'il considère comme les meilleurs albums de l'année, comme le Pinocchio de Winchluss – auteur dont on n'a parlé dans les médias que comme le co-réalisateur du film Persepolis avec Satrapi – restent des adaptations, pas de la création à 100%, ce qui prouve à ses yeux la crise artistique. Les auteurs qui débarquent, on ne va pas leur laisser le temps de développer leur talent, leurs histoires, leur style. Sans avoir besoin de parler d'auteurs radicaux, rien que des auteurs avec leur style propre ont du mal à se développer.
Pour une intervenante du public, le problème reste celui des médias qui ne s'intéressent pas du tout à la BD et n'y consacrent rien. Serait-ce alors aux éditeurs de passer outre et d'aller directement à la rencontre des futurs auteurs, dans les écoles d'art, pour les aider à développer leur talent au delà des BD mainstream dont on parle de temps à autre dans quelques périodiques ?
La discussion se termine sur l'impact de l'arrivée des mangas, répondant à une demande d'un public jusque là un peu ignoré par la BD franco-belge. Et les éditeurs, au lieu de tenter de développer leurs auteurs par rapport à cette demande, ont préférer se cacher derrière les mangas remplissant ce rôle sans avoir à faire l'effort d'éditer des auteurs locaux. Avec donc le risque petit à petit de se retrouver à cours de création propre...

Avis personnel : l'arrivée du manga, vu par certains y compris dans la salle semble-t-il, comme l'antéchrist destructeur de talents, ne pourrait-elle pas être le coup de pied nécessaire aux éditeurs francophones pour muer et évoluer, se rendant alors ouvertement compte d'une demande qu'ils avaient jusque là ignorée ? Une sorte de moteur de l'évolution ? Après tout, le public manga est très féminin là où la BD franco-belge était toujours restée très masculine mais les choses changent justement fortement ces dernières années avec de jeunes auteures qui débarquent dont certaines influencées par le manga, que ce soit dans leur style ou simplement dans la possibilité qu'elles entrevoient elles aussi de pouvoir faire le métier de dessinatrices aujourd'hui, étant peut-être accueillies plus favorablement désormais par des éditeurs qui hier leur fermaient la porte, ne voyant pas la demande du public féminin.
Alors, la BD, en crise ou simplement en pleine mutation avec ses risques de casses en cours de route ?

Voilà en tout cas un débat intéressant et passionné, évidemment sans fin mais qui donne envie de lire le livre dont il était question. Il est bientôt 16h et nous voilà en route pour la salle d'à côté, la grande salle Nemo qui va vite se remplir pour rencontrer le maître des gekiga historiques, Hiroshi Hirata, accompagné de son traducteur Tetsuya Yano et du directeur d'Akata, Dominique Véret. Ce dernier commence par nous présenter les sorties Akata/Delcourt de Hirata, Satsuma, Zatoichi, L'âme du Kyudo, Tueur !, La force des humbles et dernièrement L'incident de Sakai et autres récits guerriers.
L'animateur demande d'office à Hirata s'il s'habille souvent en kimono comme c'est le cas ici... ce à quoi celui-ci répond que non, jamais mais que c'est le Festival qui lui a demandé, provoquant un grand rire dans la salle.
Il raconte ensuite son enfance, premier fils d'une famille de 6 frères et sœurs. Son père meurt quand il a 17 ans, ce qui le pousse alors à reprendre l'entreprise familiale de plomberie pour faire vivre les siens. Le risque de le voir mourir d'une appendicectomie sans anesthésie à l'âge de 19 ans pousse alors sa mère à accepter l'offre de son beau-frère de le faire entrer dans une secte (terme pas du tout péjoratif, signifiant simplement école bouddhiste). Il apprend plein de métiers pendant sa convalescence, ne pouvant pas travailler à temps plein mais commence à douter de la religion, il reste pourtant dans la secte par respect pour ses parents.
A 21 ans, il rencontre dans le train un de ses aînés du collège qui lui conseille de se mettre au manga même s'il n'a jamais fait ça de sa vie. Une fois rentré chez lui, il créé 16 planches en 12 heures ! A ses yeux, c'est son père qui lui a donné la force de réussir un tel tour de force. Pendant qu’il est au travail, son aîné apporte ses planches à un éditeur qui accepte de les publier. Hirata réfléchit et décide de devenir mangaka. L'éditeur lui demande alors 32 planches, que le jeune homme pense réussir facilement, après tout il en a fait 16 en 12 heures... Quinze jours plus tard, toujours rien. Il part sur la tombe de son père en espérant y gagner en force mais rien. Il comprend alors que seul le travail permet d'avancer et que les prières ne servent à rien, qu'il faut simplement ne compter que sur soi. La religion n'a alors aucune importance pour lui.

Il explique également faire des recherches pour chacun de ses mangas, pour trouver le style qui convient à chaque fois et ainsi progresser. On admire ses dessins- difficile de ne pas apprécier la qualité et la finesse du trait – mais c'est à chaque fois un combat pour lui pour donner le meilleur de lui-même. Il n'est par contre pas du tout influencé par le cinéma, les films de samouraïs, il ne veut que retranscrire l'esprit du bushido, à sa manière. Et les films qu'il a adaptés en manga, comme Zatoichi, ne correspondent qu'à des commandes de ses éditeurs, il y a travaillé avant que les films ne sortent en ne regardant que des photos du tournage et lisant le scénario à la seule condition de pouvoir modifier l'histoire à sa guise. Il n'aime de toute façon pas travailler sur un scénario qu'il n'a pas écrit.
L'animateur lui fait alors remarquer la récurrence du thème de l'opposition entre samouraïs de condition différente dans ses œuvres. Hirata donne d'office comme exemple Satsuma où cette opposition est très forte et explique qu'à l'époque, si un samouraï de condition modeste tuait un samouraï noble, les camarades de ce dernier pouvaient tuer trois samouraïs de basse extraction en compensation. Hirata décrit ces situations de discrimination pour la montrer au lecteur et le pousser à s'interroger sur la normalité de tels actes. Il choisit le point de vue des opprimés pour faire réfléchir le lecteur et peut-être aider à créer un monde plus juste, sans discrimination.
D'ailleurs, dans la postface de La force des humbles, il rapporte une anecdote concernant son père qu'il a vu prendre la défense de nouvelles recrues de l'armée face à des soldats. Cette attitude a profondément marqué le jeune Hirata alors âgé de 15 ans et elle est même devenue la base de son œuvre.
L'animateur revient alors sur Satsuma, sortie fin des années 70 au Japon, une histoire née il y a longtemps... Hirata explique que lors d'une séance de dédicaces, il rencontra le responsable d'un magasin d'occasion qui lui donna l'idée de s'intéresser au destin des samouraï de Satsuma qui durent s'atteler à l'époque à des travaux de construction. C'était alors vu comme déshonorant et les descendants de ces familles firent tout pour faire disparaître cette infamie, expliquant donc le fait qu'il y ait très peu de documentation sur cette histoire. Il a donc fallu beaucoup de temps à Hirata pour trouver suffisamment d'informations et lancer la série.
Mais même aujourd'hui après 6 volumes, Satsuma est restée inachevée. En effet, à l'époque, Hirata aida un ami à monter une société d'électricité, domaine qu'il connaissait bien, et arrêta donc le manga. Satsuma n'avançait alors plus trop, il ne trouvait de toute façon plus assez d'informations sur le sujet et son éditeur commença à s'en agacer, la série fut donc abandonnée.
Mais son travail d'électricien ne suffisait pas pour vivre, il avait du monde à sa charge et voulut donc revenir au manga. Hélas, plus d'idée, plus d'inspiration. L'ami qu'il avait aidé était également féru de littérature et il lui raconta l'histoire du clan Kuroda. Voilà une nouvelle idée intéressante mais il n'arrivait à rien. Un éditeur de chez Shodensha vint alors le voir pour lui demander une histoire mais moins violente que d’habitude, où ses personnages utilisaient leur cerveau plutôt que leur sabre. Il n'avait aucune idée alors il répondit « D'accord, je ferai l'histoire du clan Kuroda » et revint ainsi au manga.
Mais Hiroshi Hirata reste un homme à multiples casquettes puisqu'en plus de son travail de dessinateur, il s'intéresse aujourd'hui à la réparation de projecteurs de cinéma. C'est d'ailleurs bien le seul mangaka à parler sur son blog de ses œuvres mais également de réparation de caméra, pour lesquelles il reçoit d'ailleurs des commandes.
En outre, lui n'aime pas qu'on lui parle de manga mais de gekiga. Le terme manga ne correspond à son sens pas du tout à son travail puisque le symbole « man- » de manga signifie « drôle, léger » et qu'il ne fait pas d'histoires légères. C'est d'ailleurs pour cette même raison de Yoshihiro Tatsumi a inventé le terme gekiga dans les années 60 – gekiga signifiant drame en dessin – terme dont Hirata se revendique totalement. Et même jidaï gekiga, le gekiga historique. D'ailleurs, quand on lui demande s'il ne serait pas intéressé par mettre en images l'esprit du bushido à l'époque contemporaine, il répond que non, que d'autres travaillent déjà sur cette époque et que lui, c'est l'Histoire qui l'intéresse.
D'autres questions du public se font entendre comme celle sur le seppuku, son histoire, sa symbolique... Il avoue sans problème ne pas s'être penché véritablement sur l'histoire de cet acte – qui consiste en s'ouvrir le ventre avec son sabre avant de se faire couper la tête – que ça doit sans doute venir de Chine... avant de partir dans un éclat de rires en disant « Regardez sur Wikipedia ». Son traducteur Tetsuya Yano prend alors la parole pour expliquer que le seppuku était une manière pour un samouraï pour se faire entendre, faire passer ses idées quand il les trouvait d'extrême importance. Montrer ses entrailles, c'était montrer sa sincérité, son honnêteté.
Enfin, on revient sur la calligraphie qui occupe beaucoup de place dans la vie de Hirata, comme il le démontre depuis plusieurs jours à Angoulême par ses démonstrations devant un public nombreux. Pour lui, dessin et calligraphie, c'est la même chose même si ça ne prend pas exactement la même forme.
La rencontre se termine alors sous les applaudissements nourris d'un public conquis.
Belle rencontre avec un auteur entier et passionné qui donne véritablement envie de découvrir ses œuvres et de ressentir son message de force et de courage. Dommage par contre qu'on ne nous ait montré que des travaux relativement récents, en tout cas pas les plus anciens pour qu'on puisse juger la qualité de l’évolution de son trait.

Puisque nous sommes au CIBDI, autant en profiter pour descendre d'un étage voir l'exposition consacrée à Kiriko Nananan, qu'on connaît en France chez Sakka avec des œuvres telles que Blue, Everyday, Strawberry Shortcakes (et non Mille-feuilles à la fraise comme écrit au début de l'expo), etc. L'expo est aussi sobre que ses œuvres, peu de textes, juste des pages de ses mangas mis en scène dans un décor très blanc. Dommage par contre qu'on ne comprenne pas le fil directeur de l'expo, on ne sait pas pourquoi avoir choisi de placer telle ou telle planche à cet endroit, dans cet ordre-là, sans beaucoup de logique chronologique par exemple pour suivre l'évolution de son trait. Je ne crois d'ailleurs pas avoir vu d'extraits d'Everyday qui me semble pourtant une œuvre très forte.
A la fin, on peut regarder un extrait de quelques minutes d'une émission diffusée sur Arte où Nananan revient sur son travail. Elle explique notamment que les espaces sont aussi importants pour elle que les mots – il y a beaucoup de zones vides dans ses œuvres – car ils permettent d'exprimer ce que les mots ne suffisent pas à faire passer.

L'exposition Kiriko Nananan

Le tour est vite fait et on arrive au rez-de-chaussée avec passage à la boutique où se retrouvent bon nombre de BD de tout genre, y compris évidemment les albums sélectionnés pour Angoulême 2009.

La Bulle Nouveau Monde

Un tour de navette gratuite plus tard, nous voilà à 18h30 à la bulle du Nouveau Monde, réservée aux éditeurs alternatifs et fanzines. Et c'est là que se terminera cette seconde journée du Festival d'Angoulême 2009 pour moi...

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