Edito du dimanche 23 janvier 2005:

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Petit nouveau dans la prestigieuse liste des éditorialistes de Mangaverse (j'en fais trop ?), Mithreus n'est pourtant pas un inconnu pour les habitués du forum et/ou du site Artelio. Il se lance alors, pour les deux prochaines semaines, dans une réflexion sur la portée du manga et les buts de l'adaptation pour le marché français. Mais le lecteur s'intéresse-t-il au manga pour s'ouvrir à une culture et à des points de vue différents et enrichissants ou par envie d'exotisme, amenant parfois à un extrêmisme d'otaku ? Il est vrai qu'il est facile, une fois immergé dans un milieu, d'y perdre son recul...

"Je vous propose un petit détour par une salle de cours à Sciences-Po, au cours sur les mangas proposé par Jean-Marie Bouissou (professeur à Sciences-Po, il va faire une conférence sur le manga à Angoulême justement). Il pose la question à sa classe de savoir qui a déjà lu un manga, à peu près tout le monde lève la main. Et qui en lit régulièrement ? Une seule main se lève*.

Bref, ce petit moment me semble bien résumer la position de la génération aujourd'hui étudiante (les 18-30 ans) par rapport au manga : tout le monde en a lu, ou sait grosso modo à quoi ça ressemble, mais finalement, en dehors d'un public passionné, le manga est encore loin d'être aussi universel que la littérature, ou même la bédé, dont bon nombre de personnes qui ne sont pas passionnés possèdent quand même une dizaine de volumes dans leur bibliothèque, ainsi que quelques vagues références dans un coin de leur tête. Surtout chez les étudiants.
Pourtant, les préjugés contre le genre ne jouent plus vraiment. S'il y aura toujours des gens pour réduire les mangas au sexe et à la violence, ou d'autres pour assimiler toute la production à ce que le shônen manga a de plus facile, on ne peut pas dire qu'on soit encore à l'ère de l'Index.

Mais force est de constater que le manga demeure une culture de niche. Qui touche une très large niche, certes, plutôt jeune et aux origines variées, dynamique, et sans doute en phase d'expansion. Mais cette niche est étroitement liée à la mode pour le Japon, et l'Asie en général, que nous connaissons aujourd'hui en Occident. Economiquement, elle est d'autant plus porteuse qu'elle est soutenue par le fait que les fans conquis au début des années 1990 arrivent aujourd'hui sur le marché du travail, et voient leur pouvoir d'achat augmenter de manière conséquente, dans l'intervalle qui se situe entre l'accès à l'emploi, et celui où une partie des dépenses passe dans l'établissement de sa vie de famille. Le mouvement est encore amplifié par le fait que le manga semble aussi faire recette auprès de leurs petits frères encore au lycée.

Alors le manga fait tâche d'huile. Mais aura-t-il toujours cette même popularité une fois que la mode pour l'Asie se sera estompée ? Le manga demeurera-t-il installé de manière toujours aussi présente dans les rayonnages des librairies, ou à défaut d'être aussi dynamique, aura-t-il une audience consolidée ?
Si on peut penser que la génération des étudiants passionnés, bref la niche au sein de la génération des 20-30 ans d'aujourd'hui, a de bonnes chances de ne jamais décrocher, le véritable enjeu est la génération des lycéens et suivants qui arrive. Le manga va-t-il durablement les séduire ? Ou même continuer à nous accrocher à quarante ans révolus ?

Et bien pourquoi pas ? Mais il me semble que tout l'enjeu d'une rencontre entre le manga et son public, au-delà du phénomène de mode qui dure depuis quelques années, se situe dans l'adaptation des mangas au marché français par les éditeurs.

Au début de l'édition massive de manga, l'objectif était clairement pour les éditeurs mainstream (Glénat, Kana, Pika, J'ai Lu) de profiter d'un effet de mode et de balancer un maximum de titres le plus vite possible, sans nécessairement prendre le temps de proposer des adaptations ou traductions de qualité. Le comble de cette tendance étant très certainement des produits truffés de fautes d'orthographe, avec des bulles non traduites ou des inversions entre les noms dans plusieurs dialogues. Bref, des erreurs qu'un étudiant en langue n'oserait pas faire dans une copie à rendre à son prof de fac. Bonjour l'amateurisme ! Mais qu'importe, on s'adresse au fan de manga, dont chacun sait que c'est un petit ado qui ne réfléchit pas et qui bouffe de la violence et du sexe. Je caricature... à peine ! Et en même temps, les éditeurs n'ont pas totalement tort, puisque ça marche. Et qu'une large partie du public concerné est effectivement peu exigeante.

Mais voilà que le phénomène dure, qu'il se forme une opinion des lecteurs, en particulier grâce à Internet, au travers des sites spécialisés, des versions d'import, ou encore des team de scanlation, qui font découvrir de nouveaux titres dans des traductions correctes. Du coup, une certaine pression s'instaure sur les éditeurs, qui réfléchissent d'autant plus que le manga se révèle un produit visiblement plein de potentiel au-delà du simple court terme.
Et voici que peu à peu, fruit de la double pression d'une part du public et, vraisemblablement, d'autre part des éditeurs japonais, les adaptations des mangas changent de visage.

Toutefois, l'optique finale visée par les éditeurs est identique. Il s'agit avant tout de profiter de l'effet de mode des mangas, et de séduire d'abord les fans, avant de proposer un produit destiné à l'ensemble du public potentiel que le manga pourrait trouver en France.
On joue sur l'exotisme, sur les connaissances superficielles sur le Japon et ses us que les passionnés ont accumulées sur Internet, dans les conventions ou dans les magazines sur le Japon. Les "Okaeri", suffixes -san, -chan, -senpaï et autres "Genbaku" ne parlent qu'aux passionnés. De même, on peut reprocher aux éditeurs le choix d'avoir dénommé leurs collections " shônen ", " shôjo " ou " seinen " : pour un esprit curieux, mais non initié aux arcanes de la niche manga, ces termes ne signifient rien. Du coup, le catalogue leur reste tout aussi illisible que s'il n'y en avait pas. Ils sont dépendants d'un savoir qui nous est étranger, que le libraire, que les magazines peuvent leur distiller, mais ont-ils envie de faire l'effort ?

Lorsqu'on traduit et adapte un auteur japonais, comme Mishima, Yoshikawa ou Kawabata (je n'évoque que ceux que je connais), les éditeurs proposent une traduction sans aucun exotisme, dont les mots d'origine ont tous été traduits, et qui soit accessible à tout lecteur. Ils ne s'adressent pas au fan du Japon ; ils s'adressent à l'amateur de littérature.

Une bonne adaptation demande parfois de s'éloigner de la lettre pour parvenir à redonner un sens global à l'œuvre. Les mangas peuvent constituer, il me semble, une formidable ouverture sur le Japon. Mais à condition de savoir si ce qu'on veut qu'ils transmettent soit les idéaux de ce pays, une certaine idée des relations sociales et des rapports humains, ou encore les marques du traumatisme de la bombe atomique au Japon ? Ou bien alors des mots exotiques et des jaquettes identiques aux originales ?

Aujourd'hui, seules les oeuvres de Taniguchi adaptées dans la collection " écritures " de Casterman connaissent une véritable adaptation.
Alors il est évident qu'il n'est ni souhaitable, pour des raisons de prix, ni envisageable, pour des raisons matérielles, d'y parvenir pour l'ensemble de la production. Mais ne faut-il pas plus regarder et comparer par rapport à cet exemple que par rapport aux éditions originales, dont la perspective est clairement différente de celle de diffuser le manga sur le marché français ?

Ne faudrait-il pas privilégier un temps d'adaptation des mangas plus long, pour donner aux traducteurs et adaptateurs les moyens d'œuvrer ? De cesser de toujours comparer l'édition française à la japonaise, et de se dire qu'il est normal que, pour un public différent, le produit connaisse des changements. Il ne s'agit pas d'importer des mangas, il s'agit de les adapter pour le public français.

En un mot, il faudrait rechercher plutôt une adaptation pour l'amateur de bande-dessinées, de littérature et de culture, plutôt qu'une adaptation destinée d'abord au passionné du Japon. Ces deux catégories peuvent se recouvrir dans les individus (qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit ;) ) mais ce que les mangas doivent chercher à toucher chez eux ne devrait-il pas être cette ouverture et intérêt, avant leur attrait pour le Japon ?

Or il me semble qu'à l'heure actuelle, le manga évolue de plus en plus vers un renfermement dans sa niche.

*précision : je n'étais pas présent, l'anecdote m'a été rapportée, et elle date de cette année, et non de mon lointain passage au 27, rue Saint-Guillaume.

Mithreus"