Edito du dimanche 16 novembre 2003:

Revenir au menu précédent

Second Bulledairien à avoir osé approcher les irrécupérables lecteurs (voire même fans, pour certains :)) de mangas de Mangaverse, petitboulet nous propose aujourd'hui de nous interroger sur les différences entre BD franco-belge et manga. Différences qui, après tout, ne sont pas là pour créer une ligne à ne pas franchir pour les lecteurs des unes ou des autres mais plutôt un moyen d'apporter, d'enrichir les points de vue et l'horizon de chacun, un moyen finalement de rester un peu curieux de ce qui nous entoure, non ?

"A la base, je viens plus de la BD franco-belge que du manga. Je ne m'y intéresse que depuis moins d'un an, mais les spécificités de la bande dessinée japonaise m'ont assez vite séduit, et c'est de ces spécificités, de ces différences avec notre BD dont je veux parler (enfin surtout une de ces différences). Bien sûr, pour tout ce qui va suivre, on peut trouver des contre-exemples, il s'agit essentiellement de donner une idée générale et certainement pas exhaustive (et encore moins faisant autorité) de ces deux manières de concevoir une bande dessinée.

Le premier contraste entre manga et BD franco-belge est visuel: d'un côté, on a en général de grands albums en couleurs cartonnés, imprimés sur du papier de très bonne qualité, de l'autres de petits livres N&B au format poche, au papier plus grossier. Cela ne veut pas dire que le lecteur de mangas ne s'intéresse pas à l'objet qu'il tient dans ses mains (il suffit de voir certaines discussions sur les jaquettes ou les couvertures différentes de la version originale sur les forums...) mais que la bande dessinée européenne, au fil du temps, est devenue presque un objet de luxe, témoins les innombrables tirages de tête et autres tirages limités qui fleurissent dans les devantures des librairies. Le manga, pour sa part, se veut plus populaire, plus à la portée de toutes les bourses, bien qu'en France cela ait tendance à s'effacer un peu (les prix que pratique génération comics en sont la preuve).

Une bande dessinée franco-belge tient en général en 46 ou 54 planches. Pour un manga, le nombre de pages ne représente pas une contrainte, le mangaka a le loisir d'étendre son récit, de faire des digressions, de travailler ses personnages secondaires d'une manière qui n'est pas concevable pour l'auteur européen, et de raconter la même histoire d'un point de vue totalement différent. Voilà à mon sens le point important, le réel contraste entre manga et bande dessinée franco-belge : le manga se construit autour des personnages et de leur évolution. Dans cette optique, les rapports humains prennent beaucoup d'importance, et les épreuves que traversent les protagonistes représentent plus un moyen qu'une fin: ces épreuves bâtissent les personnages au fur et à mesure du récit, ils ne sont pas finis. Le mangaka trouve donc dans le grand nombre de pages et dans le découpage "feuilletonesque" du récit la liberté nécessaire à l'élaboration de la psychologie de ses marionnettes de papier.

En Europe, les héros n'évoluent pas ou peu. Prenons Tintin, Astérix, les Schtroumpfs ou Spirou... Il suffit de lire un album pour les connaître. Leurs relations avec leurs amis ou ennemis seront toujours les mêmes, ce qu'ils endurent ne les affecte pas d'un tome à l'autre. Ce qu'ils sont n'est pas l'important, l'important réside dans les situations dans lesquelles ils sont plongés, dans la manière de les raconter et dans la qualité de l'intrigue.

Même aujourd'hui, dans la grande majorité des cas, cela reste vrai. Le concept d'album à suivre ne connaît de réel succès en France que depuis assez peu de temps, et la "contrainte du 46 planches" reste une bride dont peu d'auteurs s'affranchissent (le cas de Lanfeust est assez exemplaire, on a une série de 8 tomes à suivre où le héros reste peu ou prou le même tout au long de l'histoire...malgré ce qu'il subit: tortures...). Cela n'est bien sûr pas vrai pour la BD indépendante où des auteurs ont fait vieillir et évoluer leurs personnages, principalement par le biais de l'autobiographie. Aujourd'hui dans quelques séries à succès on commence à voir en France une volonté de faire que le caractère d'un personnage ne soit pas gravé dans le marbre. J.D Morvan par exemple le fait timidement avec son Sillage. Mais surtout Trondheim et Sfar, avec Donjon, ont créé un monde titanesque respectant une chronologie précise, où l'on voit les héros à différents stades de leur vie et de leur évolution. En cela, Donjon s'approche du manga, tout en gardant beaucoup de codes de la bande dessinée européenne classique (albums pouvant se lire indépendamment, 46 planches couleurs, découpage en gaufrier...).

En bref, si les codes et les points de vue sont assez différents, on assiste maintenant à un métissage de la part de la bande dessinée, parfois malheureux parce que superficiel (beaucoup de titres de la collection Soleil levant de Soleil, où le découpage et le graphisme très teintés "manga" deviennent plus grotesques qu'autre chose), parfois harmonieux, car ce métissage est le fruit d'une véritable réflexion sur les différents médiums (le Journal de Fabrice Neaud). Il ne reste plus au manga qu'à s'ouvrir lui aussi à ce que la bande dessinée européenne peut lui offrir.

petitboulet"