Edito du dimanche 14 mai :

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Pour les deux prochaines semaines, c'est Greg qui va vous accompagner avec son premier (mais pas dernier !!) édito. Greg ? Mais si voyons, le directeur de la collection Kurokawa ! Si jusqu'à présent, la plupart des éditorialistes nous ont proposé leur vision du manga côté lecteur, c'est ici du côté acteur qu'on va se placer. Et croyez-moi, ce n'est pas triste !

"Je ne sais pas trop ce qui m'a pris… Au départ, j'étais d'humeur joyeuse; normal, on était au mois de mars (ou d'avril, je ne sais plus trop…). Comme toujours, je faisais semblant de bosser pour impressionner mes collègues, convaincus par mon aplomb que baguenauder sur les forums de L'internet est une activité hautement éditoriale. Au départ donc, une idée aussi sotte que grenue de répondre " moi " à une question de Herbv qui donnait à peu près quelque chose comme " y a-t-il des volontaires pour écrire un édito sur Mangaverse ? ".

A l'époque, j'avais une tonne d'idées, de sujets à aborder. Mais là, c'est la panne; oh bien sûr, je pourrais vous faire le coup de la page blanche jusqu'à ce que celle-ci soit remplie, feinte littéraire préférée des pigistes débutants, mais bien que je vienne de gagner une ligne ou deux à sa simple évocation, je préfère arrêter là l'utilisation de cette astuce éhontée et rentrer dans un sujet auquel de par mon métier je suis souvent confronté : le manga pour les autres. Non pas les nuls, les autres.

Vu le nom du site, j'ose affirmer sans prendre trop de risques que les lecteurs susceptibles de lire cet édito sont des amateurs aguerris de mangas, rompus à ses codes graphiques et narratifs. Sachant donc que je vais m'adresser à mes semblables, j'aimerais partager avec vous quelques unes des anecdotes qui ont jalonné ma courte carrière.

Première chose, la plupart des gens confondent manga et animé. Lorsque j'explique que je travaille dans les mangas, la plupart des gens mettent plusieurs minutes à réaliser que je parle de livres. Une fois cette première barrière sociale franchie, il reste encore une bonne majorité de personnes pour croire que je travaille dans l'industrie pornographique. " Mais les mangas, c'est des trucs pervers, non ? " Et me voilà donc obligé d'expliquer à mes différents interlocuteurs qu'un manga n'est rien de moins qu'une bande dessinée, et qu'il en existe d'innombrables catégories. Du coup, pas mal d'entre eux sont assez déçus. Je me souviens encore des réunions commerciales de l'année dernière, où j'expliquais aux représentants (ceux qui vont présenter les livres aux libraires) que Midori Days parle d'un jeune garçon qui a une jeune fille à la place de sa main droite. Très vite, les rires et autres vannes grivoises fusent. Mais une fois qu'ils ont compris que le manga est comique et non érotique, la déception est grande. " Ah mais on s'attendait à un truc super pervers, et en fait il se passe rien ? ". Non, c'est très mignon, et finalement c'est l'esprit gaulois qui, sur ce coup là, a choisi la facilité du graveleux là où l'esprit manga, soi-disant perverti, a réussi à livrer une histoire tendre malgré un pitch très tendancieux.

Je me souviens aussi, avant que J'ai Lu achète le titre, avoir traduit moi-même et fait circuler quelques planches de Crayon Shin-Chan parmi mes collègues mais aussi des libraires et bibliothécaires avides d'en savoir plus sur le manga. La plupart des femmes de plus de 40 ans ont hurlé au scandale devant les planches du petit Shin-chan prenant le bain avec sa mère, invoquant Françoise Dolto tandis que j'invoquais une simple barrière culturelle. Le trait simple du manga ne prouvait qu'une seule chose : ce manga s'adressait forcément aux enfants. Que dire aussi de cette mère de famille qui m'a agressé au dernier salon du livre tandis que je discutais de Megaman avec son fils : " Ah parce que vous trouvez ça bien dessiné vous ? Avec leurs gros yeux on dirait des caricatures ! " A sa main, un album de Titeuf. Je lui fais donc remarquer son gros nez (à Titeuf, pas à la dame), caractéristique quasi inhérente au genre BD comique français. " Oui mais moi je vous parle des yeux, le nez ça compte pas ! ". Finalement le petit garçon, fin négociateur sans doute rompu aux hystéries de sa génitrice, reviendra plus tard acheter la totale de Megaman… accompagné de son papa.

En général, les gens s'imaginent que le mot manga regroupe tout un tas de sales choses négatives qu'il ne faut sous aucun prétexte montrer aux enfants; symbole du subversif, le manga intrigue comme intriguait le jeu vidéo il y a une dizaine d'années avant que Sony ne rende ce média attractif et sexy à coup de stars et de campagnes marketing. Aujourd'hui, la plupart des parents baissent les bras, mais ne cherchent pas à lire les mangas qu'ils achètent à contre-cœur à leurs enfants. Les bibliothécaires, eux, sont souvent beaucoup plus avides d'informations. Vecteurs de savoir et d'instruction, ces braves défenseurs du support papier sont dépassés par l'explosion manga mais ne se rendent pas. Séminaires, formations, l'évolution culturelle imposée par la popularité du manga les rend dépendants du savoir des collégiens et lycéens vers qui ils ont une mission d'information. Et dans la jungle des sorties nombreuses et multiples, rencontrer ces gens incroyablement lettrés demander avec un manque de pudeur honorable " Pourquoi est-ce en noir et blanc ? " ou encore " Les enfants me parlent d'un chaud-naine et d'un say-naine ? ". Et lorsque leurs petits yeux brillants de l'avidité d'apprendre se régalent de comprendre ce qu'est un manga, lorsque je leur explique que Ken le Survivant c'est Jésus avec des couilles, qu'un harem manga comme Love Hina ou Midori Days répond beaucoup plus à la détresse sentimentale des ados qu'on pourrait le croire, et que, finalement, les mangas existent dans le PEF (paysage éditorial français) non pas grâce aux médias mais bien à cause d'un trou éditorial dans la production européenne en terme de récits pour adolescents d'une part, et d'un style narratif nouveau, proposant des histoires beaucoup plus étalées sur un volume permettant de raconter différemment d'autre part, je vois des gens qui repartent heureux d'avoir compris pourquoi ils n'avaient rien compris. Bravo à eux, car tous n'ont pas cette ouverture d'esprit.

Greg"