Edito du dimanche 4 avril 2004:

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Voilà un édito qui me fait bien plaisir (non pas que les précédents ne me plaisaient pas mais celui-ci s'intéresse à un sujet qui me touche énormément), signé Jonquille qui s'interroge sur ce que c'est que d'être une femme au Japon, en version réelle et en version manga. Allez, messieurs, n'ayez donc pas peur de ces charmantes demoiselles qui n'hésitent pas à prendre leur vie en main sans avoir besoin d'un mâââââââle à leur côté...

"Aujourd'hui, je voudrais m'attacher à un sujet qui concerne nombre d'entre nous : qu'est-ce qu'être une femme au Japon, dans les mangas…

A l'origine de ce sujet, une petite anecdote personnelle : j'ai eu 26 ans cette semaine. En France, pas de quoi s'arracher les cheveux, à part quelques regrets amers pour la carte SNCF 12-25, des ricanements "c'est le début de la pente" etc… Mais au Japon, on dit d'une femme de plus de 25 ans qu'elle est "périmée comme les gâteaux de Noël après le 25"… Si elle n'est pas mariée, elle doit désespérément chercher quelqu'un à épouser car sa date est dépassée… (Sympa…). Pourtant, ce dicton est en partie révolu dans les faits :

En l'an 2000, la proportion des femmes célibataires japonaise de 25-29 ans dépassait pour la première fois celle des femmes mariées soit 54 % (Sources : Courrier international :). Cette tendance ne fait que s'accentuer dans le temps, les femmes préfèrent retarder le plus possible la chape de plomb que représentent le mariage et la maternité, synonymes de perte d'indépendance et souvent de leur travail. Avoir un enfant, c'est perdre son emploi au Japon car il n'existe pas de congé maternité et les crèches sont rares et hors de prix. Nous avons donc une nouvelle génération de femmes pour qui le mariage n'est plus un objectif prioritaire alors qu'autrefois certaines femmes étudiaient ou travaillaient dans le seul but d'approcher de beaux partis hautement diplômés. Les femmes sont-elles devenues trop exigeantes ? Ont-elles peur de perdre leur indépendance ? Ou en ont-elles assez d'être justement des objets de consommation qui se périment ?

Dans le domaine professionnel, les femmes ne cessent de s'implanter dans les entreprises touchées par la crise car elles sont une main d'œuvre qualifiée et extrêmement bon marché. A poste égal, un homme gagne 65% (Sources : enquête du Ministère du Bien-être social - 2002) de plus qu'une femme car on estime qu'il a une famille à entretenir alors qu'une femme vit soit chez ses parents, soit chez son mari qui travaille. Malgré tout, ces différences de salaire vont favoriser l'implantation des femmes dans les entreprises et remettre en cause les salaires de leurs homologues masculins car il est difficile d'imaginer une évolution des salaires à la hausse pour tous.

Il faudrait simplement que les mentalités des hommes suivent et que le gouvernement et la société leur facilitent la tâche : crèches, application de la parité, etc… D'autre part, beaucoup d'hommes ne conçoivent pas de s'occuper de leurs enfants et d'aider au ménage. Espérons simplement qu'au lieu de fuir ces femmes libérées et "périmées" qui leur font souvent peur, ils essayent de les comprendre et de se libérer eux-mêmes de la pression sociale qui pèse sur eux. Beaucoup d'entre eux regrettent les femmes dociles (en apparence) d'autrefois et fantasment sur les très jeunes filles (collégiennes, lycéennes, lolitas) supposées naïves et monnaient très cher leur jeunesse. (Phénomène de l'enjokôsaï)

Quant au parti conservateur au pouvoir, ce n'est pas de lui qu'il faut attendre la moindre réforme et, malheureusement, personne ne remet en cause le système ou les modèles familiaux déjà démodés. Avec de la chance, le processus se fera naturellement avec l'arrivée des nouvelles générations… Exemple de taille, la famille impériale japonaise qui n'a plus d'héritier mâle et le prochain empereur risque fort d'être… une impératrice ! Ce qui fait bien sûr grincer les dents des traditionalistes et aurait une portée très symbolique. Ce serait d'ailleurs un juste retour aux sources car le Japon a déjà eu des impératrices par le passé.

Et les mangas dans tout ça ?

Et bien à travers eux, on peut sentir passer des idées et ce n'est pas un hasard si de plus en plus de personnages féminins très forts font leur apparition. Prenons des personnages comme Gally ou Nausicäa, par exemple, qui ne sont pas des jeunes filles passives, agissent et s'impliquent dans le monde qui les entoure. Leur seul objectif n'est pas uniquement le mariage et de fonder une famille… Les deux personnages principaux du célèbre Nana représentent très bien les deux types de femmes japonaises modernes. L'une, Nana Ôsaki est une femme forte prête à sacrifier sa vie sentimentale à sa vie professionnelle, l'autre, Hachi, est tout le contraire, une femme-enfant passive dont le rêve est de se marier et d'avoir une maison.

Car la plupart des personnages féminins restent des jeunes filles classiques, de jeunes vierges, ce qui donne à penser que les filles n'ont des cartes à jouer et une liberté d'action que dans leur adolescence jusqu'à ces fameux 25 ans où elles se périment… Après, elles doivent être casées pour jouer leur rôle de mère et d'épouse et n'ont pas d'autre rôle à jouer dans la société. Même si les choses peuvent être plus complexes, on en revient souvent au même comme nous le montre l'exemple de Maison Ikkoku avec une Kyoko qui a un rôle de femme forte et indépendante mais qui finit par se marier et avoir un enfant. A l'opposé, Mémé Tamura, femme âgée de tempérament, propriétaire d'un club et coach d'un des deux héros de Ping Pong, est le parfait contre-exemple d'une femme libre et indépendante.

De nombreux shônen manga comme Love Hina, Bleu Indigo, I"s, Vidéo Girl Aï, Chobits présentent des personnages féminins superficiels et stéréotypés. Les deux derniers montrent des personnages féminins d'origine artificielle ne dépendant que du héros masculin. (ce fantasme n'est plus la réalité puisque les hommes ont perdu le monopole du pouvoir économique depuis 1945).

Certains shôjo mangas vont dans le même sens que les shônen. Je pense très fort à tous les manga où les filles s'empressent de cuisiner pour les garçons, se laissent protéger par eux ou ne vivent que pour le mariage avec leur prince charmant. Les héroïnes de Marmelade Boy, Fruits Basket, Fushigi Yugi, Hyper Run par exemple ont pour trait commun d'être d'une naïveté totale, d'une douceur et d'une candeur enfantines. C'est la femme-enfant (vierge) qui plaît aux hommes et sera une parfaite épouse patiente avec ses enfants. Elle n'en sait pas trop, sait rester à sa place, tiendra bien la maison et ne donne pas de complexe d'infériorité aux hommes qui la côtoient.

Il n'y a pas de quoi s'étonner puisque c'est souvent les filles qui collaborent à ces vieux schémas pour plaire : elles continuent à marcher trois pas derrière leur petit copain comme le veut la tradition et n'osent pas avoir d'opinion parce que ça ne fait pas très féminin…

Jonquille"